Fouilles sur le site de Vat Phou Champassak [Santoni, Souksavatdy 1996]

Compte-rendu de la communication donnée par Marielle Santoni et Viengkèo Souksavatdy, Fouilles sur le site de Vat Phou-Champassak, lors du colloque sur la préservation du patrimoine artistique et historique du Laos, du 12-15 février 1996 à Vientiane.

Introduction

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Marielle Santoni sur le terrain, en bordure du Mékong près de Vat Phou (Laos, 1991)
Photo Réseau Asie

Lorsqu’on évoque la protection du patrimoine culturel, on pense le plus souvent aux bâtiments et aux monuments anciens que l’on peut visiter, aux objets que l’on peut voir dans les musées, ou même aux traditions ancestrales, à leur maintien, leur entretien et leur préservation. Rarement on pense à tout le patrimoine culturel invisible, celui qui est encore enfoui sous terre, et que seules des fouilles peuvent révéler. Or, notre connaissance du passé est encore très fragmentaire, et pour en savoir plus sur nos racines culturelles, comprendre qui nous sommes, de quelles traditions nos cultures sont issues, et assurer un développement harmonieux du monde moderne, il est important de mettre au jour tout ce patrimoine invisible. Il est aussi urgent de le protéger, car il court beaucoup plus de dangers que le patrimoine visible : routes, constructions modernes, mise en culture, grands projets d’aménagement du territoire sont autant d’occasions de destructions involontaires, car il est bien difficile, pour un public non informé, de reconnaître des vestiges archéologiques et d’évaluer leur importance. À cet égard, l’information devrait être diffusée dans les écoles et auprès du plus large public. Le simple réflexe, lorsqu’on voit sur le sol ou lorsqu’on trouve en creusant un morceau de poterie ou un objet de pierre, d’avertir les autorités concernées (professeurs, responsables des Sections de la Culture de la municipalité), suffirait souvent à sauver un site archéologique qui apporterait beaucoup à la connaissance du passé.

En effet, les archéologues peuvent alors rapidement intervenir et faire des fouilles. Le plus souvent, une fois les données scientifiques recueillies, les travaux d’aménagement engagés peuvent continuer, et donc la modernisation n’est pas empêchée. Si toutefois le site archéologique se révèle d’une importance exceptionnelle, on peut alors envisager, après les fouilles, une protection et une mise en valeur touristique qui peut constituer, pour une municipalité, un apport économique important.

Repérer, préserver le patrimoine invisible

Tel est le cas du site de Vat Phou-Champassak, qui comprend une partie de patrimoine visible, les monuments de Vat Phou, actuellement visités et qu’il faut restaurer, et une immense partie de patrimoine invisible, au pied des monuments et dans la plaine, qu’il faut fouiller et aménager en un immense “parc archéologique” qui contribuera à l’essor économique de la municipalité de Champassak. L’Unesco étudie en ce moment les moyens d’y parvenir, mais en attendant, le PRA.L. (Projet de Recherches en Archéologie Lao) mène depuis 1991 un programme de fouilles qui a déjà révélé bien des aspects inconnus de ce site et apporté quelques lumières sur l’histoire de cette région aux débuts de l’histoire du Laos. Ce sont les résultats des travaux de 1991 à 1996 qui sont présentés ici.

Il y a de bonnes raisons de s’intéresser à la région de Champassak, qui fut probablement occupée dès la préhistoire, et qui a vu naître les premiers royaumes historiques, et qui donc possède un très riche potentiel archéologique. Les études menées par nos collègues néozélandais et thaïs, de l’autre côté de la frontière, ont mis en évidence de nombreux sites préhistoriques et protohistoriques, au travers desquels il est loisible d’observer l’évolution des communautés agricoles en petites communautés urbaines, et l’émergence de « chefs-lieux » conduisant à la centralisation du pouvoir et à l’organisation de royaumes. Des sites de même type doivent nécessairement exister du côté lao de la frontière. Que l’ensemble de cette région ait, durant les périodes historiques, continué de tenir une place de choix n’a donc rien d’étonnant. D’après les sources épigraphiques, la région de Vat Phou, carrefour d’influences, aurait été occupée, vers la fin du Ve siècle, par les Chams, puis conquise par les Kambuja, et serait le point de départ de l’expansion du Tchen La, en particulier vers le sud (Sambor Prei Kuk). Ces informations doivent être vérifiées par des fouilles archéologiques.

Les photographies aériennes montrent une occupation ancienne très dense de toute la plaine dans un rayon de 40 km autour du site : irrigation et parcellaire anciens, voies de communication, enceintes, monuments, villages.

Nous avons là une occasion unique d’observer, sur un terrain encore quasiment inexploré, toute l’évolution depuis la préhistoire d’une zone qui joue un rôle très important dans le développement historique de l’Asie du Sud-Est.

I. Le site et la région de Vat Phou

L’ensemble de Vat Phou est situé dans le sud du Laos, sur la rive droite du Mékong, dans la province de Champassak, à environ 30 km au sud de Paksé et 120 km au nord des chutes de Khone qui marquent la frontière avec le Cambodge (Fig. t). Il se compose essentiellement d’un complexe monumental religieux (hindhouiste) de style khmer classique et d’une grande ville à double enceinte, de période préangkorienne (VIe-VIIe siècle après J.-C.). Bien d’autres vestiges sont visibles : les photographies aériennes montrent une occupation ancienne très dense de toute la plaine dans un rayon de 40 km autour du site : irrigation et parcellaire anciens, voies de communication, enceintes, monuments, villages (Fig. z).

2. Le temple

L’ensemble religieux de Vat Phou, (Carnier 1873, Finot 1902, Lunet de Lajonquière 1907, Parmentier 1914, Marchal 1957) dont les architectures actuellement conservées datent en majeure partie des XIe et XIIe siècle, mais qui a été fondé beaucoup plus tôt, a été bâti sur le flanc d’une montagne culminant à 1476 m, le Phou Kao, couronnée par une formation naturelle évoquant un linga, et connue, dès la seconde moitié du Ve siècle sous le nom de Lingaparvata. L’ensemble (Fig. j), qui s’étend d’est en ouest sur 7,4 km de long, est établi selon un plan axé et comprend, de bas en haut : deux grands barays (réservoirs) de 600 m de long, une allée de bornes, deux « palais » symétriques, puis une grande allée et des séries d’escaliers qui escaladent la pente et donnent accès à la terrasse supérieure, soutenue par sept grandes terrasses en gradins à 100 m au-dessus de la plaine, et sur laquelle est bâti le sanctuaire principal, qui s’ouvre à l’est. La terrasse est bordée au nord par un portique autrefois couvert, adossé à une falaise où coule une source sacrée qui alimentait probablement la cella en eau lustrale, ce qui est tout à fait exceptionnel pour un temple khmer. Beaucoup d’autres monuments plus ou moins proches sont à rattacher à cet ensemble religieux, et les inscriptions relatent nombre de « fondations » faites durant les règnes des rois khmers. La religion dominante était alors le shivaïsme.

3. La Ville Ancienne

L’ensemble religieux est associé à une ville, située à environ cinq kilomètres, au bord du Mékong. De nombreux vestiges de cette Ville Ancienne sont conservés, en particulier les enceintes de terre ou de briques, qui sont partiellement visibles sur les photographies aériennes (Fig. i).

La ville, rectangulaire, mesure environ 2,3 km sur 1,8 km. Elle est entourée sur deux côtés (sud et ouest) d’une double enceinte (sorte de douve entre deux levées de terre), le troisième côté (nord) étant probablement formé par le Houay Sa Houa, une rivière autrefois partiellement canalisée, et le quatrième côté (est) par la rive du Mékong. Elle renferme de nombreux vestiges (essentiellement préangkoriens) : murs de subdivision, monuments de brique, avec quelques éléments architecturaux de pierre, socles de statues, parfois inscrits, et l’on peut trouver en surface des fragments de sculptures, divers outils de pierre (égrugeoirs, pilons, haches), et de la céramique.

La ville a pu être fondée à la fin du Ve siècle après J.-C. par le roi Devanika (cf la stèle de Vat Luang Kau : Coedès 1956, Jacques 1962), ou même avant. Parfois identifiée avec la ville khmère Shrestapura, elle fut certainement un centre politique important au VIe-VIIe siècle.

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L’importance de Vat Phou et de la région était telle que durant tout l’empire khmer, les souverains n’ont cessé d’y faire des fondations, se légitimant en quelque sorte, en se rattachant aux premières dynasties, dont nos fouilles démontrent qu’elles sont issues de cette région.

Cadre historique

La région de Vat Phou, dans le sud du Laos, fait partie de la « zone d’influence » khmère (de peuplement môn-khmer), dominée du IXe au XIVe siècle ap. J.-C. par un pouvoir central situé à Angkor au Cambodge. Si l’histoire de la grande période angkorienne est assez bien documentée, en revanche celle des périodes qui précèdent est plus confuse. On distingue une période « préangkorienne », du VIe au VIIIe siècle après J.-C. dont peu d’épisodes sont connus : guerres et périodes de domination étrangère semblent alterner, d’où émerge un moment brillant, au milieu du VIIe siècle, où, sous le règne d’Isanavarman 1er, fils de Mahendravarman, rayonne la capitale, Isanapura, l’actuelle Sambor Prei Kuk, au Cambodge.

De ce qui a précédé, on ne savait jusqu’à présent que peu de choses et l’on en était réduit aux hypothèses (Coedès 1964), fondées sur les chroniques chinoises, et quelques inscriptions khmères ou sanscrites, aucun vestige archéologique n’ayant été trouvé.

D’après ces chroniques, le père d’Isanavarman, le roi Mahendravarman, dont le nom avant son accession au trône (vers 600 après J.-C.) était Chitrasena, semble, avec son frère, Bhavavarman Ier, être à l’origine de la puissance du royaume du Tchenla (version chinoise du royaume « khmer » ou Kambuja). Ils auraient en effet « soumis » le puissant royaume du Fou-nan, repoussant sa capitale loin vers le sud.

Le Fou-nan, royaume indianisé florissant, plus bouddhiste qu’hindhouiste, auquel il est abondamment fait allusion par les Chinois qui mentionnent de fréquentes ambassades, aurait duré du Ier au Ve siècle après J.-C. et aurait couvert les territoires actuels du Cambodge et du sud du Laos. Quelques rares inscriptions datent de cette époque. Le site d’Oc-éo, fouillé en 1960 par L. Malleret, est considéré comme le port correspondant à la capitale de ce royaume, mais il a fourni surtout des preuves de commerce avec l’Inde, et par-delà, avec l’empire romain. Il apporte peu d’informations sur la culture matérielle de cette période, et les historiens de l’art en ont longtemps été réduits aux suppositions (Parmentier 1933).

G. Coedès a émis l’hypothèse que le centre de l’État du Tchen-la pouvait être localisé dans la région de Bassac (et plus précisément à Vat Phou), qui à la fin du Ve siècle se serait trouvée sous la domination du Champa (dont le centre se trouvait au Viet Nam, vers Danang). Les raisons en sont :

- une stèle du Ve siècle portant une inscription sanscrite au nom du roi Devanika qu’il assimile à un souverain du Champa connu des Chinois sous le nom de Fan Chen-tch’eng - trouvée dans la Ville Ancienne près de Vat Phou ;
- les indications données dans l’Histoire des Souei (donc antérieurement à 589 et à la conquête totale du Fou-nan par le Tchen-la) sur le « royaume de Tchen-la, vassal du Fou-nan », dont le roi, « Tche-to-sseu-na (Chitrasena), s’empara du Fou-nan et le soumit ». « Près de la capitale est une montagne nommée Ling-kia-po-p’o au sommet de laquelle s’élève un temple... consacré à l’esprit nommé P’o-to-li ». G. Coedès, par le jeu des transcriptions chinoises de noms sanscrits, assimile ces deux noms respectivement au Lingaparvata et à Bhadreshvara. Sachant par ailleurs que le linga Bhadreshvara était le nom du linga royal érigé au IVe siècle par le roi Bhadravarman, et que c’était aussi le nom du linga vénéré à Vat Phou, il en coque ce nom a pu être choisi par le Tchen-la pour marquer sa victoire sur le Chant.

À cela se mêlent une légende dynastique, qui donne comme premiers de la lignée des rois du Cambodge Shrutavarman et son fils Shreshtavarman, fondateur d’une ville nommée Shreshtapura, et une légende orale des Cambodgiens, d’après laquelle leur pays se serait constitué aux dépens des Chams de Champassak. Un autre mentionne que Bhavavarman, qui se nommait lui-même « petit-fils du monarque universel », aurait épousé une princesse issue de la famille maternelle de Shresj, thavarman. Une nouvelle conclusion s’imposait à G. Coedès : Bhavavarman, héritieri du côté paternel du roi du Fou-nan, serait devenu roi du Tchen-la par son mariage avec une princesse de cette famille, puis aurait reconquis son héritage paternel sur le Fou-nan.

La conquête du Fou-nan se résumerait alors plutôt à une guerre de succession, le dernier roi du Fou-nan, Rudravarman, ayant accédé au trône de façon illégitime. D’autre part, le pèlerin chinois Yi-tsing note que la loi de Bouddha, autrefois prospère au Fou-nan, fut détruite par un « méchant roi », qui pourrait bien, d’après ; G. Coedès, être Bhavavarman où Chitrasena, qui étaient shivaïtes.

G. Coedès place la capitale de Bhavavarman à Sambor Prei Kuk (à cause des inscriptions qui y furent trouvées). Ce roi aurait donc régné un certain temps sur la partie sud du royaume, tandis que Chitrasena poussait ses conquêtes sur quelques territoires vers le nord. À la mort de Bhavavarman, Chitrasena aurait, sous le notable Mahendravarman, gouverné la totalité du royaume.

Toutes ces hypothèses, reposant sur des chroniques étrangères et très courtes, souvent tardives pour celles concernant les légendes dynastiques, sont bien fragiles, notamment la filiation avec le roi du Fou-nan. Bhavavarman se dit lui-même « petit-fils du monarque universel », ce qui est sans doute une manière de se légitimer, mais ne traduit peut-être aucune réalité, car il semble qu’il s’agisse d’un ancêtre mythique. De même, les arguments en faveur d’une domination du Champa sur la région de Vat Phou sont assez faibles (Jacques 1986).

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C’est là que les fouilles que nous menons dans la région de Vat Phou prennent toute leur importance. Car il semble bien que notre Ville Ancienne ait été le lieu d’origine de Chitrasena, qui se dit lui aussi « petit-fils du monarque universel ». Les deux inscriptions que nous avons trouvées semblent en effet indiquer que cette ville était la capitale du royaume de son père, Viravarman (Jacques 1993). Chitrasena y serait resté un certain temps, tandis que son frère régnait à Sambor. La ville était donc bien la capitale de cette dynastie qui aurait soumis le Fou-nan. Mais si elle en prouve que ce roi soit le Cham Fan Chen-tch’eng. Devanika indique la taille du tirtha (qui correspondrait à celle de notre ville), nommé Kuruksetra d’après un modèle indien. Il précise qu’il a « été amené d’un pays lointain », et « installé dans la puissance royale suprême par le bienheureux Sri Lingaparvata honoré depuis l’antiquité ». Ceci confirme plutôt l’existence, dès cette époque, d’un temple sur les flancs de la montagne, et explique la volonté de créer une grande ville à cet endroit.

Vraisemblablement, avant de devenir capitale, notre ville a été un gros bourg, car toutes les études archéologiques (fouilles et prospections) menées récemment dans la région, notamment dans la vallée de la Mun, au nord, du côté thaïlandais de la frontière (région « conquise » par Chitrasena, qui y laissa de nombreuses inscriptions) montrent une occupation protohistorique importante, avec de gros villages à enceintes rondes ou ovales, qui étaient déjà des « chefs-lieux » (Higham 1984, 1989 ; Moore 1988, 1990). Et quelques vestiges trouvés dans les niveaux anciens de la ville (céramique de type « préhistorique » ou du moins « indigène », haches polies) semblent venir à l’appui de cette hypothèse.

Au-delà des données historiques, les fouilles pourront nous apporter surtout la compréhension théorique de ce qui représente probablement la première grande phase d’urbanisation en Asie du Sud-Est, avec l’émergence des premiers grands royaumes, et permettront de faire le lien avec les sites de même époque, actuellement explorés par nos collègues en Indonésie et au Viet Nam.

La question qui se pose en effet, et qui est de plus en plus discutée par les archéologues travaillant en Asie du Sud-Est (White 1996), est de savoir pourquoi le développement des États intervient si tard (milieu du Ier millénaire après J.-C. comparativement aux autres régions d’Asie et du monde antique, et pourquoi, bien que les acteurs de cette formation des États semblent être indigènes (toutes les composantes étant réunies), les modèles conceptuels indiens furent massivement quoique sélectivement adoptés et adaptés comme superstructure idéologique.

Résultat des fouilles : Vat Phou

I. Vat Phou

En 1991, 1992, 1993 et 1995, les fouilles ont affecté la zone (Fig. 4) située derrière le sanctuaire de Vat Phou (IIe siècle). Originellement prévue pour vérifier, à la demande du Ministère de la Culture du Laos, s’il n’existait pas une occupation préhistorique devant la source de Vat Phou, et éclairer l’origine de la sacralisation de cette source, la fouille a en fait révélé un ensemble architectural d’une telle importance que plusieurs campagnes de fouilles ont dû y être consacrées. Le plan de « restauration » de l’Unesco, établi en 1989-90 (essentiellement une anastylose sur dalle de béton armé) ne prévoyait en effet aucune fouille à cet endroit, ni, malgré nos découvertes de 1991, la mise en valeur de cette zone. Le chantier prévu risquait de détruire les vestiges, ou de les rendre à jamais inaccessibles. Nos travaux ont finalement porté leurs fruits, à cet égard, puisqu’un nouveau plan est à l’étude.

Comme nous l’avons dit précédemment, le sanctuaire, composé d’un avant-corps en grès datant du XIe siècle et d’une cella de briques peut-être antérieure, est construit sur la terrasse sommitale d’une série de sept terrasses monumentales disposées en gradins. Les côtés sud et nord des terrasses sont bordées par deux profonds ravins, sur la face est se trouvent les sept grandes volées d’escaliers d’accès, et la face ouest est limitée par un grand portique en grès de 62 m de long orienté nord-sud, présentant un retour vers l’est à chaque extrémité. Le portique est à deux niveaux. Il se compose, du côté ouest, d’une terrasse haute bordée d’un mur (à l’ouest) et d’une colonnade (à l’est), tandis que le côté est, en contrebas, se présente comme un large niveau de circulation pavé de plusieurs assises de blocs de grès.

On notera que le sanctuaire de plan rectangulaire (orienté ouest-est) et s’ouvrant l’est, s’il est bien construit dans l’axe général des structures qui forment l’ensemble religieux depuis la plaine, n’est pas centré par rapport au portique. En effet, le portique, élevé postérieurement au temple, doit s’adapter au terrain : au nord, il repose sur un important éboulis rocheux, tandis qu’au sud, il s’appuie sur un énorme bloc en surplomb du ravin. Ceci explique son bon état de conservation à ces endroits, car au centre, où il ne reposait que sur le remplissage de terre de la terrasse, les eaux de ravinement ont entraîné son écroulement.

Ce portique est en quelque sorte adossé à une falaise d’une trentaine de mètres de haut, au pied de laquelle une cavité, en partie naturelle, en partie creusée, forme un abri sous roche assez bas, de deux mètres de haut au plus. Du plafond de cet abri coule, goutte à goutte, une source permanente, la seule de la montagne, aux dires des habitants. Entre le pied de la falaise et le portique s’étend une étroite zone triangulaire (24 m E-O sur 50 m N-S), en forte pente, encombrée de blocs de rochers tombés de la montagne. C’est cet espace, en surface duquel rien n’apparaissait, qui avait été choisi pour implanter les fouilles en 1991 et a été nommé zone de la source.

Le portique sépare nettement cette zone de l’ensemble de la terrasse du sanctuaire, qui comporte quelques autres structures. II permet aussi de rattraper la différence de niveau entre la terrasse du sanctuaire et la zone de la source. Pour passer de l’une à l’autre, il n’existait qu’un seul accès, dans la partie sud du portique : un escalier conduisant du niveau inférieur au niveau supérieur du portique, situé devant une porte percée dans le mur du fond du portique. A priori, lorsque le portique était encore debout, on ne pouvait voir la zone de la source, cachée par le mur du portique, depuis la terrasse du sanctuaire.

Les fouilles ont donc affecté la « zone de la source » en 1991 et 1992. En 1993 et 1995, elles se sont poursuivies sur le portique et sur la terrasse même du sanctuaire, du côté nord.

Les fouilles de 1991 et 1992 derrière le portique du sanctuaire (c’est-à-dire à l’ouest de celui-ci) ont permis de mettre au jour tout un ensemble architectural en relation avec la source qui coule dans l’abri sous roche au pied de la falaise, et confirmer la « sacralisation » des eaux. Elles ont montré que le portique auquel s’adosse le sanctuaire ne constituait pas, comme on le croyait, la clôture de l’ensemble religieux. Enfin, plusieurs réaménagements ont été mis en évidence, démontrant l’importance attachée à ce lieu, dès la période préangkorienne.

La zone de la source forme en effet un ensemble clos par la falaise, des rochers, un petit temple et des murs. On y accédait par une porte dans la partie sud du portique. La forte pente, 4 m de dénivellation entre le niveau supérieur de circulation du portique et l’abri sous roche, a été aménagée plusieurs fois, d’abord avec des briques, puis, plus tard, couverte de dallettes formant une sorte de pavement montant. En dernier lieu, au XIe siècle ou au XIIe siècle, d’importants gradins en grès furent construits, pour soutenir une terrasse de circulation devant la source et l’abri. De nombreux éléments préangkoriens ont été alors réutilisés en fondation, ainsi que le pavement de la terrasse, notamment un élément décoratif de type kudu (visage sous arcature de feuillage), de très belle facture (Fig. 5). Un mur de grès et brique joignant deux gros rochers servait de clôture au sud.

Sous l’abri même, des bassins en brique et grès furent installés pour recueillir et drainer l’eau sacrée qui coule en permanence d’une fissure de la roche. Ces bassins, placés en deux groupes symétriques, étaient pourvus d’une forte infrastructure de brique comportant des drains parallèles. Le fond était constitué de larges dalles de grès très minces, portant les traces d’une vanne de bois. Peut-être destinés à l’origine seulement à assainir la zone de la source, dont l’eau était recueillie dans une vasque sur colonne, ils furent ensuite remaniés avec des superstructures de briques destinées à contenir l’eau. Un ensemble de colonnes, joignant le sol au plafond de l’abri, de socles et de statues, étaient disposés autour.

À l’extrémité sud de l’abri coule une autre source. Ses eaux en étaient sacralisées par un petit temple construit au XIe siècle (Fig. 6). Seule la façade de grès apparaissait. L’arrière de cette structure, en brique, s’enfonce en effet sous l’abri. Les éléments de la façade et du fronton (linteau, décor de faux-étage, rampant, volutes et nagas d’angle), ainsi que du mobilier cultuel (socles, lingas) gisaient sur la pente. La partie inférieure d’une statue de bronze (Shiva ou Vishnou ?) se trouvait prise sous une dalle dans le fond de ce petit sanctuaire, tandis que derrière celui-ci, dans un étroit espace sous l’abri, la piété populaire avait accumulé indifféremment statuettes de bronze khmères (deux Vishnou et une divinité féminine, Fig. 7) du XIIe ou XIIIe siècle et images de Bouddha en bronze bien plus tardives. Un petit tube-reliquaire en or avait été enfoui sous la base d’un mur.

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Une galerie monumentale en grès, d’axe est-ouest, joignait les bassins à la dans le mur du portique (Fig. 8). Longue de ??? m, large de trois mètres, ??? assises (1,20 m), elle escaladait la pente en cinq ou six paliers à emmarchement central de trois degrés. Elle était couverte, comme en témoignent les trous pour des poteaux de bois creusés sur les deux bords. Son rôle était aussi et surtout de soutenir et protéger une conduite d’eau aérienne, en grès vert, formée d’une succession de "gouttières" à couvercle décoré, emboîtées et posées sur des colonnettes à chapiteau taillé en oblique, dont la base en tenon s’encastrait dans les mortaises régulièrement espacées sur le bord sud de la galerie. Cet aqueduc amenait ainsi l’eau des bassins jusqu’au portique, qu’il traversait par un orifice creusé dans le piédroit sud de Ia porte. Cette installation a été très détruite, et seuls des éléments épars en ont retrouvés.

Quelques sondages dans cette zone ont permis non seulement de se faire une idée des premières installations et des remaniements architecturaux, mais aussi retrouver des éléments de la technologie : déchets de grès provenant des ravalements, scories de métal et fragments de creusets montrant que le bronze avait été utilisé (probablement pour la réfection des outils), cuve à eau pour le trempage, Poi sur le bord des traces d’aiguisage, clous, etc.

Dans les couches les plus profondes, quelques tessons de période préangkorienne témoignent, s’il en était besoin, de cette période d’occupation. Dans les couches supérieures, de très nombreux tessons de céramique iranienne, angkorienne, porcelaine chinoise et vietnamienne, des fragments de bronze (une main avec manche de style chinois, une tête de Brahma, des débris de petits soda). Des statuettes ou des « Saintes Empreintes » de Bouddha montrent l’importance de la fréquentation de cet endroit au cours des âges. Enfin, d’innombrables fragments de tuiles nous renseignent sur le type de couverture et son décor. II semble que non seulement la galerie était couverte, mais aussi qu’un auvent protégeait la façade de l’abri.

Partout où la roche mère a été atteinte, on a pu voir qu’elle avait été aménagée pour recevoir les constructions monumentales, et qu’aucun vestige d’une occupation préhistorique, s’il y en eut jamais, n’aurait pu y subsister.

Avec la sacralisation, le captage et l’adduction des eaux de la source, c’est un aspect, jusqu’alors insoupçonné, de Vat Phou qui était ainsi révélé.

En 1993 et 1995, les fouilles ont affecté le portique, qui put être élevé au ???e ou au ???e siècle, l’arrière du sanctuaire, et une grande partie de sa terrasse nord, afin de mettre en évidence le trajet suivi par l’aqueduc de pierre entre son point de passage sur le portique, par la porte sud, et son point d’aboutissement, à l’arrière du sanctuaire, où un orifice percé à travers le mur ouest de la cella de briques laissait passer l’eau pour un ondoiement permanent du linga placé là. L’eau ressortait à travers le mur nord, par une conduite d’eau en pierre, le somasutra.

Une grande partie du portique, qui mesure 62 m de long, ???,50 m de large au niveau des fondations, trois mètres de haut du côté sud et plus de 6 m de haut du côté nord (hauteur du mur du fond non comprise), a été dégagée : sur la face ouest du mur du fond (vers la source) courait une étroite terrasse dont la couverture était soutenue par des piliers de pierre. Côté est, vers le sanctuaire, le portique est organisé en deux terrasses couvertes, l’une haute, soutenue par des gradins et dont la couverture posait sur des piliers de pierre, formant le portique proprement dit ; l’autre basse (un peu au-dessus du niveau de la terrasse du sanctuaire), accolée à la base des gradins, avec une couverture sans doute plus légère soutenue par des poteaux de bois. Ces deux niveaux de circulation sont donc séparés des gradins. Le seul accès de l’un à l’autre se fait par un escalier placé en face de la porte sud, et par un autre escalier, taillé dans le rocher, le long de son retour nord.

À la base de la terrasse basse, sous son retour sud, apparaissent la tête d’un éléphant sculptée à même le rocher sur lequel est fondé en partie le portique, ainsi que, semble-r-il, un système de drains. L’éléphant semble appartenir à un état antérieur des constructions. Un sondage au pied a livré des tessons préangkoriens.

Les trous de mortaises des colonnettes de l’aqueduc ont été suivis sur le côté est du portique. Passé la porte dans le mur du fond, l’aqueduc traversait perpendiculairement la terrasse haute, descendait sur le côté de l’escalier, puis arrivé sur la terrasse basse, tournait à angle droit vers le sanctuaire, au nord. Arrivé à l’arrière du sanctuaire, il tournait encore une fois à angle droit, vers l’est, pour amener l’eau à un orifice percé dans le mur ouest de la cella de briques.

Nous avons donc la preuve que l’eau de la source, sacralisée dès son origine, était amenée au sanctuaire pour y ondoyer l’idole, très probablement un linga, placé à l’intérieur de la cella. L’eau, symbolisant le soma (l’élixir divin) était ensuite recueillie dans la cuve à ablution, comme il est de tradition, puis amenée à l’extérieur par une conduite d’eau en pierre (somasutra). La présence d’un somasutra, incontournable à l’époque préangkorienne, est semble-t-il assez exceptionnelle pour un temple de période angkorienne, ce qui avait amené H. Parmentier à écrire que la cella de briques était peut-être le vestige du temple préangkorien mentionné dans les textes, seul l’avant-corps de grès du sanctuaire datant du XIe siècle.

Des tranchées ont donc été ouvertes en 1993 sur le côté nord de la terrasse du sanctuaire, en face de la sortie du somasutra, pour voir d’une part s’il s’y trouvait un dispositif particulier, d’autre part examiner les fondations de la cella, enfin faire le lien avec le côté nord du portique, notamment au niveau d’une sculpture en bas relief dans le rocher, représentant une Trimurti. En 1995, des travaux de complément avaient affecté l’extrémité nord du portique ainsi qu’une partie de la terrasse, au nord du sanctuaire. Deux tranchées principales (dont l’une située dans l’axe du somasutra) et trois tranchées annexes, en liaison avec la réouverture d’une partie de la tranchée de 1993, avaient été implantées.

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L’étude de la construction du portique a ainsi pu être complétée, notamment dans sa partie nord, où le niveau de circulation supérieur s’élève considérablement et présente deux ruptures de niveau. On notera l’intégration par les architectes khmers des blocs de rochers naturels qui ont été soit aménagés pour recevoir les assises du portique, soit englobés dans la construction, soit taillés directement à la forme voulue (escalier par exemple), soit enfin sculptés de reliefs religieux (éléphant, Trimurti). Une autre porte d’accès vers la source avait été prévue dans cette partie nord. Mais il semble qu’elle ait été immédiatement rebouchée avec des briques, car elle se trouve placée en face d’un torrent dévalant de la falaise.

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Un des rochers soutenant le portique, au nord-ouest du sanctuaire, porte une sculpture représentant la triade hindhouiste (Shiva, Brahma et Vishnou). Le dégagement a montré qu’à cet endroit, la terrasse basse s’élargit pour former devant la sculpture un petit podium à décor mouluré. Un petit escalier aménagé au centre mène au niveau de la terrasse du sanctuaire.

Les côtés ouest (arrière) et nord du sanctuaire ont été dégagés. Les étapes et modes de construction de la terrasse ont été reconnus : sur un sol ancien de rochers soigneusement aménagés, trois niveaux de pavement de grès alternent avec des pavements de briques. Ce sol a été partiellement démonté lors de la reconstruction de la cella.

La terrasse était percée de nombreux trous de poteaux. La fouille de certains d’entre eux a permis d’observer les assises de fondations du sanctuaire (une assise de latérite reposant sur des galets retenus par onze assises de briques). Ces poteaux pouvaient soutenir des offrandes, comme dans les temples indiens. Selon une autre hypothèse, ils pourraient avoir été implantés pour soutenir des échafaudages lors de la reconstruction du temple. Quoiqu’il en soit, certains de ces trous ont été soigneusement rebouchés avec des fragments de dallettes de grès ou de la brique.

De part et d’autre du somasutra (aussi bien que de l’arrivée de l’aqueduc), en fait de part et d’autre des ??? qui ornent chaque face de la cella, se trouvaient sans doute, comme il est d’usage, des statues. Seuls les socles sont demeurés. Sous ceux-ci ont été trouvées, creusées dans la brique, des cavités pour les dépôts de fondation (l’un contenait encore une sorte de fleur en or, un autre des feuilles d’or roulées en cornet et des pierres semi-précieuses).

En face de la sortie du somasutra, on peut observer une légère surélévation du pavement, formant un arrondi et un retour vers l’est. Ceci pourrait correspondre au trajet d’un conduit d’évacuation des eaux lustrales vers la pente ou au moins vers un autre monument. Nous ne pouvons que regretter la présence d’un énorme tas de déblais provenant des fouilles japonaises en 1990, qui nous a empêché de poursuivre la fouille vers l’est, car si cette hypothèse était confirmée, nous aurions là encore une disposition tout à fait exceptionnelle pour un temple khmer.

Plus au nord, la terrasse forme un petit ressaut qui pourrait correspondre à une limite. Sur le pavement, ont été enfin trouvés des vestiges dispersés provenant probablement du temple préangkorien détruit (éléments de porte, colonnettes, pierre d’autel, socle, éléments de décor) dont l’existence n’était que supposée, d’après des textes.

Enfin, une petite construction annexe en brique et grès mouluré, englobant un gros rocher et formant une sorte de couloir (drain) avec l’angle de la plate-forme inférieure du portique, a été mise au jour. L’ensemble de la structure n’a pu être dégagé. La façade de grès est au nord, ce qui évoque un petit temple dédié à Nandin, la monture de Shiva (cf. le temple à Nandin en bas, dans la plaine, à l’ouest du « palais » sud).

Les travaux de 1993 et 1995 à Vat Phou nous ont donc permis de confirmer que l’eau captée à la source était bien conduite dans le sanctuaire, probablement pour ondoyer le linga, de mettre en évidence les structures et fondations du portique, du sanctuaire et de sa terrasse, de découvrir un petit monument annexe, de prouver l’existence probable d’un sanctuaire préangkorien, contemporain de la Ville Ancienne.

Résultat des fouilles : Ville Ancienne

2. VILLE ANCIENNE

Sur la Ville Ancienne ont eu lieu, de 1991 à 1996, des sondages et des fouilles, ainsi que des prospections, tant géoarchéologiques (inventaire complet des vestiges contenus dans la Ville Ancienne) que géophysiques, avec l’aide de nos collègues italiens et russes qui étaient également chargés de la cartographie informatisée (Fig.9).

La Ville Ancienne (à laquelle nous ne pouvons donner encore un nom, bien qu’il soit tentant de l’appeler Lingapura, nom parfois mentionné dans les textes) se trouve donc, comme nous l’avons dit, au confluent du Mékong et d’une rivière qui descend de la montagne, le Houay Sa Houa. Légèrement rectangulaire, d’orientation est-ouest, ses mesures extérieures sont 2 300 m sur I 800 m. Elle est entourée au moins sur deux côtés (sud et ouest) d’une double levée de terre qui forme une sorte de douve de 285 m de large. Au nord, le début d’un retour apparaît, mais ce côté est actuellement surtout formé par le Houay Sa Houa. Il est difficile de dire, pour le moment, si dès le départ, le Houay Sa Houa, en partie canalisé, était destiné à servir de limite (il existe en Thaïlande des cas de villes à enceintes, de date postérieure, ainsi délimitées par un confluent) ou bien si les levées de terre se continuaient jusqu’au Mékong, et ont simplement été détruites par l’érosion et la mise en culture. Le côté est de la ville est formé par le Mékong. D’après les observations de A. Rivota (géomorphologue), il semble que le Mékong ait considérablement creusé sa rive droite en falaise, tandis que la rive gauche s’ensablait. Environ 200 m de la partie est de la ville auraient ainsi disparu. Dans la coupe pratiquée par le Mékong apparaissent des structures de briques à fondations de galets. Dans le lit du Mékong même ont été retrouvé beaucoup de vestiges (briques, blocs de latérite, de grès, socles, statues, etc.).

La ville est ensuite subdivisée en deux parties sensiblement égales par une levée de terre médiane (nord-sud) parallèle au Mékong. La partie est de la ville comprend encore plusieurs « enceintes » intérieures, proches de la rive du fleuve et coupées par celui-ci. La plus grande mesure 665 m sur le côté ouest (un peu moins sur les côtés sud et nord, érodés par le fleuve et la rivière). II s’agit d’un large mur de briques construit sur une levée de terre. Cette enceinte est doublée à l’extérieur par une autre levée de terre, située à 25 m de distance. La tradition orale attribue la construction de ce mur de briques aux Chams. À l’intérieur de cette enceinte, se trouve un enchevêtrement d’au moins trois autres enceintes partiellement couvertes de briques. Elles sont très endommagées par la mise en culture et les habitations.

Sur les photographies aériennes sont visibles de nombreuses taches de verdures et des bassins qui presque tous correspondent à un monument (sous forme de tertre de briques couvert de végétation) et à son réservoir. Une trentaine de monuments ont été ainsi recensés, donc une douzaine au moins comportent un bassin ou réservoir construit, à l’est du monument. Deux des monuments comportent des douves.

Parmi les vestiges visibles en surface, il faut mentionner de très nombreux éléments lapidaires. Les uns sont des éléments architecturaux des monuments : encadrements de portes, seuils, marches d’accès en demi-lune, entablements, linteaux sculptés (notamment un très beau linteau dit « de style I » préangkorien, Fig. ro), canalisations, colonnettes, etc. souvent d’un style très dépouillé et encore non répertorié dans l’architecture préangkorienne. Les autres sont des vestiges de mobilier cultuel : socles, fragments de statues. Dans une troisième catégorie entrent les stèles inscrites (au moins trois à l’heure actuelle, des Ve, VIe et VIIe siècle).

Ont aussi été repérées en surface de nombreuses zones de briques. Certaines correspondent à des vestiges de cuissons de briques destinées à la construction des monuments. D’autres ne peuvent qu’appartenir à des zones d’habitat. Elles sont souvent associées à des tessons et objets de la vie quotidienne (meules, égrugeoirs à pied, pilons, etc.).

Enfin, il faut parler des perturbations : deux villages sont installés sur la Ville Ancienne (dont un village associé à une église de la mission catholique), et depuis trois ans, la construction en « dur » (béton, ciment) s’amplifie. La route moderne qui lie Champassak à Vat Phou traverse la ville de part en part. Tout l’espace restant est mis en culture (rizières). De nouveaux chemins qui traversent les enceintes sont mis en place (pour l’électricité, le projet d’irrigation). Enfin, tous les tertres ont été pillés, à toutes époques, semble-t-il, pour prendre les briques et pour trouver les objets en or des dépôts de fondation.

3. Programme cartographie, prospections magnétiques

La Ville Ancienne a fait l’objet de prospections très poussées, aussi bien géomorphologiques qu’archéologiques, notamment en 1994. Elles se sont attachées à définir le réseau hydrographique de surface, en tentant de séparer les voies d’eau naturelles et artificielles, anciennes et modernes, ainsi que les « barays » ou pièces d’eau ; à identifier zones artisanales et zones probables d’habitat ; à recenser, situer, mesurer toutes les structures visibles, en particulier les monuments (au nombre d’une trentaine) et leurs réservoirs, dans le but de mettre en évidence d’éventuelles relations entre ces derniers et la répartition de l’eau dans la ville, enfin à enregistrer tous les vestiges mobiles repérables en surface. Deux petites fouilles de vérification ont été faites dans le quart nord-ouest de la ville, l’une sur une voie d’eau, l’autre sur une zone artisanale (cuisson de briques), toutes deux en relation avec un ensemble monumental assez important.

Ces résultats, associés à une couverture photogrammétrique aérienne récente ont permis d’affiner considérablement la carte informatisée de la zone prospectée, mise au point par nos collègues italiens associés au projet.

Ces derniers ont également mené, dès 1992, des prospections magnétiques. En 1995, ils se sont adjoint un géophysicien de l’Institut des Mines de Saint-Petersbourg, Vladimir Glazounov.

Les prospections magnétiques de 1995 (traitées sur un logiciel mis au point par V. Glazounov et Mauro Cucarzi) ont donné des résultats tout à fait satisfaisants et démontré la possibilité non seulement de localiser les structures de briques, mais à l’aide d’un logiciel spécifique pour la résolution des problèmes inverses, de calculer les modèles les plus proches des données observées. Ces méthodes permettent de faire des interprétations quantitatives des anomalies magnétiques, et ainsi d’évaluer la forme et l’épaisseur des vestiges archéologiques enfouis. On peut ensuite classifier les zones archéologiques d’après les caractéristiques magnétiques des anomalies.

Des mesures magnétiques exécutées par V. Glazounov et M. Cucarzi sur six monticules de la Ville Ancienne (Don Phay Loom, Nong Pha Phu, Phone That, Don Phu Ta, Nong Vienne, Nong Moung) ont permis de définir les limites et l’épaisseur des monuments de briques enfouis. Des monticules apparemment importants et étendus comme Don Pou Ta peuvent présenter des anomalies moindre que des structures peu élevées comme Nong Vienne. Les mesures faites à Houa Sa Houa 2 (en double maillage) ont été confirmées par la fouille. De nombreux tests magnétiques ont également été faits sur des séries homogènes de briques de provenance et de date différentes, afin d’établir des échelles de référence et d’affiner les futures mesures (notamment dans la détermination de l’épaisseur des sites). Une dizaine d’autres points pouvant correspondre à des aires d’habitats ou de productions artisanales ont été prospectées dans le quart sud-ouest.

La vérification effectuée en 1996 à Nong Vienne montre la fiabilité de la méthode.

Le programme de mesures magnétiques systématiques sur tous les monuments de la Ville Ancienne, prévu pour 1997, dans le cadre de l’Unesco, nous fera gagner un temps précieux à l’avenir pour les fouilles.

4. CAMPAGNES DE FOUILLES 1991-1995

Dès 1991, des sondages permettaient de voir que l’occupation de la ville, peu épaisse stratigraphiquement (1,20 m), présentait au moins deux niveaux d’occupation. La présence de haches polies et de tessons à décor cordé mettait en évidence la présence d’une occupation au moins protohistorique. Toutefois, cette occupation, au confluent de la rivière Houay Sa Houa et du Mékong n’a pu être fouillée extensivement, l’habitat étant très dense à cet endroit. Une première prospection nous avait par ailleurs permis de découvrir partiellement la richesse archéologique de la Ville Ancienne : nombreux tertres de briques, zones riches en tessons, en vestiges de fours à briques, très nombreux éléments lapidaires domestiques, objets architecturaux et objets de culte. Deux socles notamment portaient des inscriptions du roi Mahendravarman, datant de 590 après J.-C. Le professeur C. Jacques, qui en a fait la traduction d’après nos estampages (Jacques 1993), nous a appris que ces inscriptions étaient d’une importance capitale, puisqu’elles prouvaient que Mahendravarman, premier roi connu de la première dynastie khmère, était bien là dans le domaine de son père et de sa famille, et que cette région avait donc bien des chances d’être le lieu d’origine de cette dynastie (et non plus au sud, comme on le croyait. Il nous est vite apparu que nous avions là un ensemble absolument unique, datant d’une période très mal connue, la transition entre le fameux royaume du Fou-nan et les tout débuts de l’empire khmer. Les recherches en bibliothèque nous ont montré que l’on en était réduit aux conjectures, en l’absence quasi-totale de vestiges matériels.

Le programme de 1992 proposait donc d’intensifier les recherches pour profiter de cette chance unique de fouiller une ville appartenant à une période si mal documentée, associée à une fondation religieuse aussi prestigieuse. Peu de sites d’Asie du Sud-Est sont encore si bien conservés. Malheureusement pour nous, l’urbanisation moderne commençait à se développer. II fallait absolument intervenir, la fouille de la ville devenait une priorité absolue, sous peine de perdre toutes ces données si miraculeusement préservée.

En 1992, une série de sondages nous permettait de mieux comprendre le système de fondations du mur de briques de l’enceinte intérieure, construit sur une levée de terre, et qui présente sur le pourtour extérieur une sorte de glacis ancré dans la terre par des puits emplis de briques (à moins qu’il ne s’agisse d’un système de drainage). La levée de terre couvrait toute une ancienne occupation comprenant des bassins et probablement des canaux. Ces anciens bassins et canaux n’apparaissent pas en surface, couverts soit par les structures, soit par les rizières.

Les deux niveaux d’occupation de la ville sont perturbés par la construction de structures postérieures, et par de nombreux pillages. Entre autres, nous avons été amenés à fouiller (pour interrompre un discret pillage en cours) les vestiges d’un édifice bouddhiste assez récent datant au plus tôt des XVIIIe-XIXe siècle (site de Houay Sa Houa I), dont le dépôt de fondation (Fig. II) contenait plus de deux cents statuettes de Bouddhas (en or, en argent, en bronze, et en résine ou bois doré). Outre le prestige attaché à cette découverte, le bénéfice a été pour nous de comprendre les modes de réutilisation d’éléments architecturaux du VIe siècle dans les constructions modernes (la dalle préangkorienne qui couvrait le dépôt de fondation et qui avait attiré notre attention au cours de la prospection), et d’observer les dommages causés aux niveaux anciens par la construction de ces édifices récents.

Parmi les autres fouilles, mentionnons la fouille extensive d’une structure civile (pavement de briques, traces de gros poteaux, céramique abondante) proche du monument (1993) ; des sondages sur une zone artisanale de cuisson ouverte de briques associée à un important groupe de monuments (Souksavatdy 1996), et dans un ancien canal, dans le quart nord-ouest de la ville (1994), des sondages sur les zones d’habitat tardif, dans les douves (1995-96) ; et enfin, la découverte de la campagne 1996, celle des premiers stupas jamais trouvés pour cette période.

En 1993, nous avons commencé la fouille du monument de brique (site de Houay Sa Houa 2) associé aux inscriptions de Chitrasena-Mahendravarman, dans l’idée de pouvoir établir un lien stratigraphique et dater les couches d’occupation. Cette fouille a d’une part révélé que le monument était probablement plus ancien que les inscriptions (donc au moins du VIe siècle, peut-être du Ve siècle), d’autre part, nous a permis d’observer le système de construction et de fondation, d’un type tout à fait inconnu jusqu’à présent, car des collègues travaillant au Cambodge ou en Thaïlande nous ont affirmé qu’à leurs yeux, ces constructions ne pouvaient appartenir au monde khmer. Il faut toutefois tempérer cette affirmation, car à notre connaissance, aucun monument préangkorien n’a été fouillé jusqu’ici. Cependant, l’ancienneté de ce monument est confirmée par l’étude du décor, qui n’est comparable à rien de connu au Cambodge (encore une fois, pour le moment). La taille du bâtiment (14,50 m de côté) est également tout à fait inhabituelle. Le sol autour du monument a livré une grande quantité de céramiques. Les fondations traversent un niveau d’occupation plus ancien marqué par un pavement de briques et des tessons. Ce monument fait partie d’un groupe, qu’il faudra aussi fouiller, si nos moyens le permettent.

L’importance de ces découvertes nous a permis de présenter dès 1993 au Ministre de l’Agriculture et au Premier Ministre une requête pour arrêter le grand projet d’irrigation permanente, dont la Ville Ancienne devait être « la région pilote ». Nous n’avons obtenu qu’un sursis, et cela explique qu’il nous ait paru toujours aussi urgent de continuer fouilles et prospections à cet endroit.

La fouille de 1993 sur le site de Houay Sa Houa 2, dans le quart nord-est de la ville, a été reprise en 1995 (Santoni 1996) et 1996. II s’agit d’un ensemble religieux (au moins trois monuments associés, construits en briques) qui se trouve dans une zone, au confluent de la rivière Houay Sa Houa et du Mékong, très riche en vestiges architecturaux et historiquement très importante, puisque c’est non loin de là que fut retrouvée la stèle de fondation de la ville (inscription de Devanika, milieu du Vesiècle).

Le monument n°I (Fig. Iz), très pillé, rasé partiellement au bulldozer dans les années 1970 et conservé sur 1,50 m de hauteur au plus (donc seulement le soubassement), semble associé à deux socles de statues de Nandin portant chacun une inscription. Les deux ont été rédigées par le prince Chitrasena, alors qu’il venait, à la mort de son père, de prendre le titre de roi sous le nom de Mahendravarman (vers 590). Elles dédicacent des statues de Nandin à son père, Viravarman, et à son oncle, Kritantapasa.

La moitié ouest du monument et une partie des fondations très élaborées (deux niveaux, piles de briques ennoyées dans des galets dont la profondeur atteint 3,70 m au centre du bâtiment) avait pu être dégagées en 1993. En 1995, la fouille s’est étendue à l’ensemble du bâtiment. Le monument est de plan carré (environ 14 m de côté) et à épais murs doubles, entourant un espace central, correspondant probablement à la cella, de 4,60 x 5,10 m. La face est montre une sorte d’avant-corps (3,50 m sur 7 m de large) qui comporte un étroit escalier, auquel mène une allée légèrement rehaussée, pavée de briques. Les alentours du monument sont pavés de briques, plus ou moins régulièrement disposées, et recouvertes d’un sol de graviers et de terre battue, sur lequel se sont accumulés des déchets de briques et de pierre, provenant des ravalements, ainsi qu’une importante quantité de céramique. Les tessons montrent bien, par leur position, la montée des niveaux de circulation autour du bâtiment.

Sur l’extérieur des murs court un bandeau décoratif de petits pilastres taillés en bas relief dans la brique. Sur la partie la mieux conservée du bâtiment apparaissent une moulure et un redan qui amorcent le rétrécissement de l’édifice. La fouille a permis de mettre en évidence, entre autres, le mode de construction : trois types différents d’appareil de briques en lits alternés régulièrement ; nombreux rattrapages d’orientation et de niveau. Le démontage soigneux des éboulis et l’enregistrement des briques en provenant permettra peut-être de restituer la forme sinon la succession et la position des moulures.

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Enfin, quelques éléments lapidaires ont été trouvés : un entablement à décor de bossettes et le pilastre correspondant, une pièce du couronnement (extrémité du bouton de lotus), le seuil de la porte, la base moulurée d’un piédroit, des dallettes de grès provenant des marches de l’escalier, plusieurs fragments de dalles minces, une pointe recourbée (pièce d’accent simple, en saillie au niveau du couronnement ?), deux fragments d’un somasutra ou conduite d’écoulement des eaux lustrales, des pièces en forme de L (sans doute des crochets), des élément de socles.

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La zone située devant l’avancée - et donc l’entrée - du bâtiment a été fouillée en 1995 et 1996 (Fig. I3). Elle a subi de nombreux remaniements, notamment l’érection de murets de soutènement destinés à contenir un remplissage formant une terrasse de 0,80 à 1 m de hauteur, 6,80 m de largeur et 9,50 m de longueur, sur laquelle fut reconstruite une allée. Cette réfection semble avoir été rendue nécessaire par l’enfoncement dans le sol du bâtiment et peut-être un apport brusque de sédiment lors de crues du Mékong, tout proche.

Certains des murets, par ailleurs assez mal construits, avec des briques de récupération (différents modules) se sont écroulés, et ont eux-mêmes subi des réfections. Ils englobent complètement l’avant-corps du monument au nord (partant du milieu de la partie nord de la face est du monument), tandis qu’au sud, ils joignent juste l’angle sud-est de l’avant-corps.

Cette terrasse contient six « socles » cubiques construits tantôt en briques, tantôt en dallettes de pierre, situés de part et d’autre de l’allée d’accès. Ces « socles » de briques auraient pu soutenir des socles de pierre de statues, probablement au moins l’un des deux socles de statues de Nandin. Ils sont fondés sur le pavement d’origine, et leur surface affleure le niveau supérieur de la terrasse. Aucun soin n’a été apporté à la construction des côtés qui n’étaient donc pas exposés à la vue. Ils existaient probablement dès l’origine, sous forme d’une ou deux assises de briques, et ont été rehaussés lors de la réfection.

La découverte marquante de la campagne 1996 (pendant laquelle nous avons fini le dégagement de cette terrasse, amorcé en 1995), est bien sûr celle de quatre des six socles, mais surtout de la marche en demi-lune et les pierres d’échiffres, dont on soupçonnait l’existence en 1995 (traces sur le pavement de briques devant l’escalier) et qui ont simplement été déplacées pour former la nouvelle entrée du monument, 10 m plus loin, à l’extrémité est de la terrasse. Le pavement de circulation se prolongeait sous la terrasse et sur tout le pourtour, jusque devant la nouvelle entrée. Sur le pavement à l’extérieur du muret nord a été trouvée une petite roue de bronze à moyeu, percée sur le pourtour de trous de rivetage.

Au sud, la fouille a mis au jour les limites et les fondations d’un autre monument (n° 2), presque complètement rasé, et au nord, les premières briques du pavement du monument n° 3, visible en surface sous forme d’un monticule de briques associé à quelques éléments lapidaires.

II est difficile pour le moment de dire quelle pouvait être la hauteur totale de l’édifice. Nous ne possédons du monument que le soubassement, et il n’est même pas certain qu’il soit conservé sur toute sa hauteur (le centre de l’édifice ayant été abondamment pillé, il ne reste aucun témoin d’un éventuel niveau de circulation intérieure).

Il n’existe pas de comparaison exacte pour notre monument dans le corpus qu’Henri Parmentier a consacré à l’art khmer primitif. Au mieux peut-on le rapprocher d’un petit nombre d’édifices, tous situés sur le cours supérieur (par rapport au Cambodge) du Mékong : Han Cei, K Ptah That, le groupe des Sophas, P Sambok, ou le groupe de Thar Badom, définis comme appartenant à une « forme pauvre » (par opposition à une forme riche qui se développera dans l’art classique) par cet auteur dans sa tentative de retrouver les formes d’art du Fou-nan. Tous ces édifices sont de petite taille, et aucun n’est aussi pauvre (ou du moins aussi « simple ») que le nôtre. Si l’hypothèse d’Henri Parmentier est exacte, le monument pourrait donc dater des tout débuts de la période khmère, peut-être même la fin du royaume du Fou-nan (fin Ve, début VIe siècle). Cela n’est pas incompatible avec la dédicace des socles à Nandin, qui ont pu être placés devant un temple existant.

D’autre part, les motifs décoratifs simples, en pilastres sur le soubassement, et en petits carrés sur l’entablement de pierre (découvert en 1993 devant la face ouest), ainsi que la pièce d’accent en forme de corne, rappellent fortement le décor des premiers monuments du Champa. Ceci viendrait à l’appui de l’hypothèse de G. Coedès, qui pensait que le possible fondateur de la ville, Devanika, était un roi d’origine charrie, car il avait apporté avec lui le culte du linga Bhadreshvara (culte tutélaire des dynasties charries). Cela rejoindrait aussi plusieurs appréciations de collègues (Bruno Dagens, Pierre Pichard, communication personnelle) sur le style de certaines sculptures, notamment un des « kudus » (visages sous arcature de feuillage) découverts à Vat Phou, et sur la complexité et l’élaboration des constructions en briques et de leur fondations, qui d’après eux, n’appartiennent pas au monde khmer. Des allusions au style javanais primitif ont également été faites, ce qui n’a rien d’étonnant, des rapprochements ayant depuis longtemps été faits entre les styles de Java central et du Champa. Les Chams ont d’ailleurs parfois été considérés comme une population d’envahisseurs indonésiens.

Compte tenu cependant du peu que l’on sait sur les architectures primitives, qu’elles soient charries, founanaises, khmères ou Dvaravati, une troisième hypothèse peut se faire jour : que le style de construction et de décor de l’Asie du Sud-Est continentale puissent présenter beaucoup de points communs pendant les débuts de l’indianisation (du Ier au Ve siècle), car encore assez proches du modèle d’origine, la diversification n’intervenant que lors du développement de royaumes autonomes. Nul besoin alors de rechercher des influences « étrangères » autres que l’influence indienne, d’imaginer des mutations subites dues à des guerres ou à des alliances entre royaumes.

Dans tous les cas, notre ville et ses monuments pourront servir, nous l’espérons, de référence pour l’étude de cette période en Asie du Sud-Est.

Prospections (1991 à 1995)

Des prospections ont eu lieu chaque année. Elles ont malheureusement été limitées tant dans l’espace (dans un rayon d’une trentaine de km) que dans le temps (2 jours au plus). Il n’a guère été possible de s’écarter des chemins connus, ou de s’arrêter pour explorer en détail. Mais elles montrent la richesse du patrimoine archéologique de cette région.

- grottes et abris sous roche (Tham Mani, inoccupée ; Tham Lek : grotte à inscription préangkorienne ;
- cours du Houay Sa Houa ; grotte (abri sous roche) avec socle à linga angkorien (sacralisation du cours d’eau) ; grotte bouddhiste à inscription ;
- reconnaissance sur le sommet du Phou Kao (Lingaparvata), pour déterminer des traces d’occupation possible autour du pied de la formation naturelle en forme de linga (gravures dans la roche) ;
- cours du Houay Kok ; inscription rupestre de Jayavarman Ier ;
- recherche de sculptures rupestres signalées par des paysans (sans résultat) ; recherche d’un sanctuaire mentionné par les paysans, en rive droite du Mékong, à une vingtaine de km de Vat Phou (sans résultat) ;
- Ban That, à une trentaine de km au sud, aboutissement ou passage de la chaussée ancienne qui part de Vat Phou et est réputée aboutir à Angkor : site du XIIe siècle (en surface) comprenant un grand baray, trois « that » (sorte de stupa-chapelle) du XIIe siècle, une style inscrite ;
- To Mo (ou Oub Mong) sur la rive gauche du Mékong, à l’embouchure du Houay To Mo : sanctuaire du VIIe-VIIIe siècle ? reconstruit au XIIe siècle ; une importante quantité de tessons a été prélevée pour étude ;
- Phou Asa : en rive gauche du Mékong, un peu à l’intérieur des terres : sanctuaire bouddhiste du XVIIe ou XIXe siècle, érigé sur une colline rocheuse, et qui comprend une enceinte à ??? tourettes, un bâtiment central polylobé, et un stupa, le tout construit en pierres saches ;
- Phou Lek à environ 23 km à vol d’oiseau à l’ouest de Vat Phou, découverte des vestiges d’un grand édifice religieux préangkorien ; linteaux, colonnettes, socles à lingas ;
- au bout de l’île de Don Deng (à 6 km en aval de la Ville Ancienne), découverte d’un rocher émergeant du Mékong qui porte sur le dessus des traces d’aménagement (trous de poteaux, tracés d’alignement)et des rangées de petits lingas, et comporte sur ses faces des sculptures en assez haut relief en relation avec la mythologie vishnouïte de la création du monde (Vishnou couché sur le serpent, avec Lakshmi, son épouse, à ses pieds ; Brahma s’élevant d’un lotus ; tortue du barattage de la mer de lait, poisson de l’océan primordial, deux des avatars de Vishnou ; Indra sur son éléphant ; la collecte de l’Amrita, l’élixir d’immortalité ; un personnage dansant Shiva (?) - avec des orants et un éléphant tenant dans sa trompe un lotus.

Conclusions

Dans l’ensemble, nos fouilles à Vat Phou ont répondu à un certain nombre de questions qui se posaient depuis la découverte du temple, sa publication en 1914 et les travaux historiques de G. Coedès en 1948.

II existait bien, dès la période préangkorienne, et probablement dès le Ve ou VIIesiècle, un temple sur la montagne. Les raisons de son installation à cet endroit sont, outre la présence au sommet de la montagne de la formation naturelle en forme de linga (Lingaparvata connu avant le Ve siècle), celle d’une source permanente, certainement considérée comme sacrée, puisque venant de la montagne au linga. Cette source a bien été captée, re-sacralisée par un ensemble d’installations religieuses (bassins, petit temple), puis amenée au sanctuaire principal, qui présente donc un dispositif tout à fait unique dans le monde khmer.

Nous espérons que ces travaux seront pris en compte lors du prochain projet de restauration du Vat Phou par l’Unesco. Il est devenu en effet maintenant impensable que cette restauration ne soit pas précédée d’une fouille exhaustive de la terrasse du sanctuaire, ainsi que de la pente sud, où nous avons trouvé également de nombreux éléments provenant des constructions, tout un système de gradins et un édifice monolithe bâti sur une plate-forme rocheuse. Du côté nord, nos fouilles de 1991 ont mis en évidence un sol d’occupation khmère profondément enfoui sous des niveaux d’érosion. La continuation des fouilles à cet endroit permettrait peut-être de dater les structures telles que les cellules de méditation monolithes ou les rochers sculptés en forme d’éléphant, de crocodile, d’escalier à nagas, qui ont fait par le passé l’objet de discussions tout à fait stériles, en l’absence de la moindre stratigraphie.

Les liens entre le premier sanctuaire de Vat Phou et la Ville Ancienne sont indiscutables. Les raisons qui ont amené Devanika à fonder là son « tirtha » sont exprimées dans l’inscription de fondation, puisqu’il fait référence au Lingaparvata, connu depuis l’antiquité. Le lieu était donc déjà particulièrement saint, et un gros bourg au moins devait exister dans la plaine.

Les sondages ont en effet révélé la présence d’objets au moins protohistoriques. Nous disposons maintenant d’un relevé précis des vestiges les plus importants et d’un inventaire assez complet des éléments lapidaires de surface, qui donnent déjà une bonne idée de la durée d’occupation principale de la ville. La plupart des zones d’activité sont assez bien définies, et des sondages permettront d’en préciser l’étendue et la destination exacte. Les monuments paraissent, au moins pour celui de Houay Sa Houa 2, de style antérieur aux débuts de la période préangkorienne, et ouvrent de nouvelles perspectives pour l’étude de la période dite du « Fou-nan ». Les socles inscrits placés devant ce monument, ainsi que les réfections apportées au cours du temps, témoignent de l’importance accordée à ce temple peut-être construit par un ancêtre de Mahendravarman, ou, qui sait, par Devanika lui-même. La présence des stupas de Nong Vienne illustre une pratique très ancienne du bouddhisme. Tous ces éléments sont très nouveaux et commencent à venir combler les lacunes de l’histoire. L’étude du matériel, notamment la céramique, est encore à compléter, mais la superposition des formes indianisées sur la culture indigène est d’ores et déjà évidente. Toutefois, les recherches n’en sont qu’à leur début, et nos découvertes nous amènent pour le moment à nous poser beaucoup plus de questions qu’elles n’apportent de réponses définitives.

Du point de vue historique, les inscriptions de Mahendravarman prouvent que la région est bien le lieu d’origine de la dynastie qu’il a fondée. L’inscription trouvée en 1994 complète les informations déjà recueillies, en nous donnant pour l’occupation de la ville une « fourchette » de deux siècles au moins, de la fin du Ve siècle (stèle de Devanika) à la fin du VIIe siècle. Il est peu vraisemblable que la ville ait eu un rôle crucial au-delà de cette date. Probablement déjà capitale au temps de Viravarman, père de Mahendravarman, elle le demeure sous une partie du règne de ce dernier, et perd sans doute de son importance lorsqu’il prend possession des domaines de son frère, Bhavavarman, dont la capitale, Bhavapura, était probablement à Sambor Prei Kuk, où régnera son fils, Isanavarman I (Isanapura). Le pouvoir se transporte alors vers le sud, et il semble que la région d’origine de la famille de Mahendravarman (sauf le sanctuaire de Vat Phou) soit négligée, et les territoires qu’il prétend avoir conquis (cf ses nombreuses inscriptions retrouvées en Thaïlande, dans les provinces de Khorat, Khon Khaen, Surin, Prachinburi et Ubon) abandonnés des rois khmers, puisqu’on n’y a retrouvé aucune autre inscription avant celle d’Indravarman I, plus de deux siècles et demi plus tard.

Il se confirme donc que la Ville Ancienne de Vat Phou (qu’il faudra sans doute appeler Lingapura, nom plusieurs fois mentionné), première capitale préangkorienne, est un exemple unique et que sa « durée de vie » fut assez brève. Si les périodes précédentes et suivantes sont assez bien documentées (protohistoire en Thaïlande, histoire au Cambodge), la période qu’elle représente, entre la fin d’un hypothétique royaume du « Fou-nan », et les débuts du royaume du « Tchen-la », n’était connue jusqu’à présent que par des sources chinoises.

Les résultats des fouilles et prospections dans la région de Vat Phou-Champasak apportent une immense quantité d’informations sur les débuts des royaumes khmers. L’exploitation des données est en cours, et le programme doit se poursuivre sur plusieurs années.

Au-delà des informations sur l’histoire, l’art et l’architecture, les techniques, le programme de recherches devrait livrer, à long terme, des données essentielles sur l’organisation sociale urbaine,et ses origines, et sur les modifications apportées à l’environnement par les activités agricoles et le développement de la distribution de l’eau, si importante par la suite dans l’empire khmer.

Nous espérons(*) ainsi, sur plusieurs années de fouilles et prospections, mieux comprendre l’évolution de l’environnement de la région de Champasak et de son peuplement, de la préhistoire au moyen-âge, afin de pouvoir en donner une vision synthétique et mettre en valeur l’importance de son rôle dans l’histoire des civilisations du Sud-Est asiatique.

(*) Les membres lao du PRA.L. sont : Viengkèo Souksavatdy, Samlane Louangabhay, Thonglit Louangkhot, Khampay Khantahavong, Phimsèng Khamdatha Nittignasak, Soulaphy Mun-At-Asa, Phangsavanh Vongchandi, Bounlap Kèokangna, Thongkhoune Boliboun, Oudomsi Kèosaksit.
Les membres français : Marielle Santoni, Jean-Claude Liger, Denis Defente, Christine Hawixbrock, Jean-Pierre Message et Bérénice Bellina.
Les membres italiens (de l’IsMEO et de la fondation Lerici) : Patrizia Zolese, Mauro Cucarzi, Antonello Rivolta, Oscar Nalesini.
Et un membre russe : Vladimir Glazounov.

Dernière modification : 09/05/2007

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