Le khêne, portrait et discographie [Swietlik 1992]

Cet article consacré à la musique laotienne, et au khêne en particulier, est extrait d’un article de Alain Swietlik paru dans la lettre de l’Afrase n° 28, du quatrième trimestre 1992.

L’orgue-à-bouche khêne a la forme d’une flûte de Pan à double rangée de tuyaux, qu’on tiendrait à l’envers. Ce n’est pas un orgue à proprement parler. On souffle dans une embouchure placée à la moitié de la hauteur des tuyaux. L’embouchure est un orifice pratiqué dans un petit bloc de bois qui enveloppe partiellement hermétiquement l’ensemble des tuyaux. Sur chaque tuyau, à l’endroit qui est enfermé dans ce bloc, on a pratiqué une ouverture rectangulaire sur laquelle on a appliqué une anche libre découpée dans un rectangle de métal. Autrefois les anches étaient taillées dans la paroi même du roseau ; aujourd’hui elles sont rapportées, en laiton.

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Concours de khêne au Palais national de la culture de Vientiane
Photo Le Rénovateur

Le khêne comporte huit tuyaux pour les plus simples, et seize pour les plus employés. La longueur des tuyaux, qui sont rangés en ordre décroissant comme sur une flûte de Pan, n’est qu’apparence : en fait cette longueur est déterminée par des ouvertures cachées, pratiquées dans la paroi vers chaque extrémité, et de plus, les tuyaux ne sont pas rangés dans l’ordre de leur réelle longueur. La colonne d’air matérialisée ainsi par la longueur de chaque tuyau est accordée par la fréquence de vibration de l’anche. Chaque tuyau comporte un trou de jeu, qui est en fait une fuite, et ne peut donc sonner que si cette fuite est obturée, ce qui revient à dire que pour faire vibrer telle ou telle anche, il faut fermer le trou de jeu de son tuyau. Le musicien tient le bloc de bois entre les deux mains, le bout des doigts et des pouces disposés en face de trous.

Le khêne est un instrument qui a des possibilités polyphoniques, puisqu’on peut fermer simultanément plusieurs trous de jeu. La musique de khêne se joue toujours avec un bourdon obtenu en colmatant, avec une boulette de cire, un ou deux trous de jeu. Comme les anches fonctionnent aussi bien en soufflant qu’en aspirant - c’est la caractéristique des anches libres -, le musicien joue sans interruption du son. De ce fait, la musique de khêne se rapproche de celle de la clarinette triple launeddas de Sardaigne (Cf. 33t. Ocora 558.611). L’invention de l’orgue-à-bouche est attribuée aux Laos.

Les chinois l’empruntèrent au Laos à une époque très reculée et l’appelèrent sheng (mot équivalent phonétiquement au mot khêne). C’est après avoir étudié un sheng chinois, apporté à Saint-Petersbourg au XVIIIe siècle, qu’un technicien allemand créa les instruments occidentaux à anche libre dont sont dérivés l’harmonium, l’accordéon, l’harmonica, etc., nous dit Alain Daniélou. On peut donc dire que le khêne laotien est l’ancêtre direct de tous les instruments à anches libres qui existent chez nous.

Une légende donne comme origine du khêne l’orgue éolien, c’est-à-dire un ensemble de tuyaux de bambou dans les entre-noeuds desquels on a pratiqué des ouvertures, qui sifflent avec le vent.

L’orgue-à-bouche est l’instrument national du Laos.

C’est un instrument qui ne se trouve qu’en Asie du Sud-Est et en Extrême-Orient : kreng chez les Hmong (Méo) du Nord-Laos, khim ou phloy au Cambodge, ding nam au Vietnam (mbuat chez les Mnong Gar, ding teak chez les Joraï et kom boat sur les hauts plateaux du Centre), sheng en Chine, shô au Japon, sen ruan en Corée, sumpotam, koloreh, keridi, à Bornéo.

Discographie

Musique traditionnelle du Sud

UNESCO D.8042 (Distrib. Auvidis). Enreg. 72-73. AAD. TTT. Durée : 52’
Réédition du 33t Unesco, coll, "Musical Sources", Philips 6586.012 (Laos n°3)
Enregistrements de Jacques Brunet
Livret français en anglais. Textes et commentaires des pièces

Le CD débute par un superbe duo d’orgues-à-bouche très entraînant, Pheng Phi Fa (musique rituelle "pour les génies") destiné aux cérémonies magiques. Il s’achève sur un solo d’orgue-à-bouche non moins étonnant, le morceau de bravoure de tout joueur de khêne, un morceau extrêmement populaire qui imite les bruits d’un train, Lot Fay, improvisation où le musicien peut donner toute la mesure de son invention. Et l’invention de Thao Salilat, extraordinaire musicien, a de quoi surprendre.

Entre ces deux pièces, le contenu n’est pas moins exceptionnel. On découvre la virtuosité de Thao Sananikone dans trois solos de grand khêne (différents, très rythmés, avec changements de la note de bourdon en cours de jeu dans la première pièce). Deux superbes exemples de chant accompagné au khêne : Lam Sithandone (duo de cour d’amour, joute poétique improvisée entre un homme et une femme), et Lam Savannakhet, chant dans le style de Savannakhet, par un chanteur à la voix très nasale.

On découvre aussi deux orchestres différents : l’orchestre royale pinphat dont les instruments principaux sont les xylophones, les jeux de gongs, secondés par un hautbois et accompagnés par un tambour (c’est homologue de l’orchestre pinpeat du Cambodge), et l’orchestre pour le mariage des princes et des dignitaires, avec deux khênes, les vièles à deux cordes (so), et un tambour.

Enfin l’étrange musique pour la cérémonie du sacrifice du buffle, musique faite avec des gongs plats dont la frappe, différente selon les coups et variée avec la main qui modifie de façon considérable les sons harmoniques et donc la résonance globale, est un enregistrement passionnant lui aussi, et rarissime.

Toutes les musiques figurant sur ce disque sont d’une qualité esthétique exceptionnelle.

The Flower of Isan / "Isan Slété"

Songs of music from North-East Thailand
Globe style CDORBD.051 (Distrib Média 7)
Enreg. 89. DDD. TTT. Durée : 52’
Livret en anglais

C’est sous étiquette "North-East Thailand" et non "Laos" que ce CD est présenté : Isan est le nom de la région du plateau Khorat (région de Ubon) bordée par le Laos et le Cambodge. Les peuples de cette région sont Laos, et réfugiés sont nombreux. Le groupe Isan Slété présente les instruments qu’il emploie : solos d’orgue-à-bouche khêne, de luth kecapi (pin), de Xylophone pong lang, et de flûte de Pan wot. Les tuyaux de cette flûte de Pan ne sont pas en ligne, mais en faisceau cylindrique comme certaines flûtes de Pan des îles Salomon. On en joue donc non pas en la déplaçant en ligne droite devant la bouche, mais en zigzag et en la tournant.

Isan Slété présente plusieurs types de musiques : ensemble instrumental, chant accompagné, chant de type lam (chant de cour d’amour). Le chanteur, qui a un grand succès en Thaïlande, est néanmoins beaucoup moins intéressant que la chanteuse, sa femme, qui chante avec plus de précision. C’est un musicien très actif, qui a dirigé un groupe de 30 musiciens et enregistré une quinzaine de cassettes en Thaïlande. Isan Slété, son groupe actuel, comporte 5 musiciens et 1 chanteuse.

Le CD ne présente que des pièces brèves, mais toujours dans le style de la musique populaire traditionnelle, avec ce balancement si caractéristique et si séduisant. Les joueurs d’orgue-à-bouche sont très bons (à noter, pl.3, le fait que le musicien change de note-bourdon au cours de la pièce), mais les joueurs de xylophone et de flûte de Pan (solos), par leur côté un peu illustrateur et démonstratif, sont moins convaincants.

Compte tenu de l’énorme production laotienne de cassettes de chansons de variétés, ce CD est plutôt une bonne surprise. Seize pièces brèves.

Instrumental Music from Northeast Thailand

World Music Library (Seven Seas) KICC.5124 (Distrib Média 7)
Enreg. 91. DDD. TTTT. Durée : 53’
Texte en japonais, résumé en anglais

Enregistré dans la région Isan (région d’Ubon), l’orchestre est identique à celui du groupe Isan Slété : xylophone pong lang (dont la particularité est que les lames, sans aucun résonateur, sont suspendues en ligne courbe au tronc d’un arbre ou comme ici à un montant en bois, le luth pin ou kecapi), la flûte de Pan en faisceau wot, l’orgue-à-bouche khêne, dont le joueur est Thongkham Thaikla (voir CD suivant), diverses percussions métalliques et tambours, dont un jeu de tambours accordés (phin hai) faits à partir des jarres sur l’ouverture desquelles on a tendu d’épaisses membranes de caoutchouc.

Tous les musiciens, isolements, sont excellents, et leur ensemble aussi. Il est à noter qu’en majorité les musiciens sont très jeunes. Le répertoire enregistré est très intéressant, dans des styles variés : soen Isan (musique de danse), lam phloen (musique de théâtre), et lam Sithandone - Sud Laos. Le tout est meilleur que dans le disque d’Isan Slété.

C’est un excellent disque, traditionnel, gai, séduisant, et qu’on réécoute toujours avec plaisir.

Sept pièces, dont la durée varie de 6’ à 12’.

Mo Lam Singing of Northeast Thailand

World Music Library (Seven Seas) KICC.5123 (Distrib Média 7)
Enreg. 91. DDD. TTTT. Durée : 62’
Texte en japonais, résumé en anglais

Le titre du disque pourrait faire croire qu’il s’agit de musique thaï : il s’agit en fait bien entendu de musique lao. Simplement avec l’accès au Laos étant devenu extrêmement difficile, sinon impossible, le seul moyen d’enregistrer les musiciens Laos est d’aller dans les camps réfugiés au Nord-Est de la Thaïlande.

Comme dans l’enregistrement de Jacques Brunet (Ocora), il s’agit du chant appelé lam. Mais les différences entre les deux disques sont d’importance : nous n’avons pas ici de cour d’amour ni de joute poétique puisque la chanteuse (mo lam) est seule : pas d’improvisation non plus (la chanteuse interprète des textes écrits) ; enfin l’orgueà-bouche est le seul instrument (pas de flûte ni de tambour). Dans le disque Ocora nous avions une joute poétique qui s’étendait sur 45’, nous avons ici des pièces dont la durée moyenne est d’à peine 4’. Le disque perd en richesse, en chaleur, en spontanéité, en gaieté, et surtout perd l’inimitable atmosphère de la joute poétique où la chanteuse et le chanteur se répondent, où le tambour accentue le rythme balancé (irrésistible) de la musique. Un disque différent donc, des interprètes d’aussi grande valeur, une interprétation magnifique mais un peu froide par moments. Seize chants accompagnés, dont le Lam Khonesavane (Laos du Sud) que les musiciens du disque Ocora (où ils exécutent le Lam Saravane) interprètent aussi en concert, et Lam phi fa, musique pour les "esprits" (ou pour les "génies"), qui est la première pièce du CD Unesco.

Les deux artistes sont extraordinaires et jouent ensemble depuis 1969 : Chawiwan Damnoen (chant) et Thongkham Thaikla (orgue-à-bouche khêne). Le style de la chanteuse est parfaitement traditionnel, son chant authentique, avec les ornementations caractéristiques (souvent faites bouche fermée). Quelques menus accrocs mis à part (les enregistrements sont faits sans reprises), le joueur de khêne est irréprochable tant du point de vue technique que musical. La musique lao est magnifique, et les disques sont suffisamment rares pour qu’on ne manque pas l’écoute de celui-ci : il est infiniment meilleur que les rares cassettes qu’on trouve en vente dans le 13è arrondissement de Paris, et d’une qualité artistique analogue à celle des disques de J. Brunet. Absolument indispensable !

Dernière modification : 24/06/2006

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