Le réveil culturel de Luang Prabang [Engelmann 1999]

Francis Engelmann donne ici la version longue de son article “Le réveil de Luang Prabang”, paru dans le Courrier de l’Unesco(1) n° 7-8 juillet-août 1999, pp. 44-46. Le magazine est proposé au téléchargement sur le site de l’Unesco.

Le vieux Lung Ouane Phothiphanya est fatigué mais heureux. Il vient de terminer la répétition quotidienne du théâtre de marionnettes traditionnelles (en laotien Houb Ipok) avec ses jeunes élèves. À 75 ans il est désormais le seul à connaître cet art. « Nous étions douze autrefois dans ce quartier, je suis le seul survivant. Avec l’aide du Ministère de la Culture nous avons commencé, il y a deux mois, les répétitions. Je crois que les marionnettes sont sauvées », dit-il en rangeant les deux morceaux de bois avec lesquels il marque le rythme du spectacle. Dans une grande pièce dans l’enceinte de Vat Xieng Thong, une des plus belles pagodes de Luang Prabang, où se tiennent les répétitions, les novices, les enfants du quartier et quelques touristes sont encore sous le charme de la musique et des gestes gracieux des petits personnages. À l’image du tempérament laotien, les marionnettes mêlent la grâce délicate de personnages de légende, des princes généreux et des démons redoutables, avec le comique bon enfant du bouffon de village.

La protection du patrimoine immatériel

À l’autre bout de la ville, près du marché « Talat Dara », au Centre Culturel de la Jeunesse, les enfants viennent après l’école et le samedi toute la journée, se familiariser avec la musique, le dessin traditionnel, le tissage et la lecture des contes. Dans la salle de musique l’enthousiasme est communicatif et l’on chante à pleins poumons un air traditionnel. Le Ministère de l’Éducation avec le Ministère de l’Information et de la Culture prennent en charge les animateurs. Le Centre bénéficie aussi d’un appui japonais.

« Nous avons encore beaucoup à faire pour maintenir, développer et transmettre aux jeunes, les aspects immatériels de notre patrimoine comme la danse, la musique, la poésie ou les marionnettes. » La musique traditionnelle est restée vivante, la danse reprend. Le tourisme a créé une demande nouvelle mais très limitée, explique M. Khamphouy Phommavong, responsable provincial du Ministère de l’Information et de la Culture à Luang Prabang.

Les initiatives du service provincial de la culture ne sont pas directement orientées vers la production de spectacles pour les touristes. Il s’agit plutôt de revitaliser l’ensemble des composantes de la culture traditionnelle. Ces racines nourrissent les fêtes Luang Prabanaises qui sont réputées au Laos pour leur éclat. Elles attirent de nombreux touristes nationaux et internationaux. La plus grande de ces fêtes a lieu à la mi-avril à l’occasion du nouvel an du calendrier laotien. Les festivités du Nouvel An mêlent les cérémonies religieuses, la procession du Bouddha Phra Bang, protecteur de la ville en est le moment le plus émouvant, avec des défilés, des danses et différentes réjouissances populaires très vivantes. Selon M. Thongsa Sayavongkhamdy, Directeur des Musées et de l’archéologie à Vientiane, ces célébrations tirent leur beauté de la ferveur populaire : « C’est la foi bouddhique, l’éducation donnée par les familles et une belle philosophie de la vie qui sont la base de cette harmonie dont les visiteurs aperçoivent une partie à l’occasion des fêtes traditionnelles. » La prochaine grande fête est la Fête des Pirogues qui aura lieu le 10 septembre 1999. Mais on peut aussi assister à de nombreuses autres fêtes religieuses moins importantes, sans compter les fêtes des minorités ethniques et les diverses cérémonies familiales auxquelles les visiteurs de passage sont souvent très aimablement invités.

Les pagodes de Luang Prabang sont pour la plupart des monastères bouddhistes bien entretenus et très vivants. On y rencontre des ribambelles de jeunes novices en robe safran. Cette année, 526 jeunes novices, généralement issus de familles pauvres des provinces environnantes, y poursuivent leurs études secondaires sous l’habit monastique. Ils sont ainsi totalement pris en charge par la communauté des fidèles qui par ses dons aux pagodes subvient à leurs besoins. Selon M. Santi Inthavong, qui fut un des tous premiers à restaurer une ancienne maison princière pour en faire un hôtel : « Le vrai trésor de Luang Prabang c’est la mentalité de ses habitants, leur gentillesse et leur générosité. » Il ajoute : « Ce patrimoine est fragile. Résistera-t-il au développement du tourisme ? »

La pression des touristes est encore modérée mais croit très vite ; 19 000 touristes avaient visité Luang Prabang en 1996, ils étaient plus de 44 000 en 1998. Les établissements hôteliers sont passés de 6 en 1993 à 45 en 1998 avec un nombre total de chambres de 539(2). Ces chiffres correspondent à un type de tourisme particulier, beaucoup d’individuels, des jeunes avec des budgets limités et des petits groupes, intéressés d’après une enquête de l’Autorité du Tourisme du Laos, par la culture, les monuments, les gens et la nature. Un tourisme culturel, limité en nombre, respectueux des habitants, ne trouble pas l’harmonie des lieux. Le déroulement de la vie traditionnelle de Luang Prabang est un des charmes offerts au promeneur attentif. Les activités religieuses des monastères, le travail des orfèvres, les femmes tissant sous les pilotis de la maison, les vieilles femmes portant leur offrande à la pagode sont des petites scènes de la vie quotidienne appréciées des touristes.

Bouddhisme et patrimoine

Satou Khampheng, le vénérable de Vat Khili, est un ancien instituteur, il s’est retiré à la pagode il y a cinq ans après une vie bien remplie, à l’âge de 70 ans alors qu’il était veuf et que ses enfants étaient tous installés dans la vie. Il aime parler avec les touristes qui visitent sa pagode : « Quelquefois ils s’asseyent sur les marches de la pagode pour nous écouter quand nous psalmodions la prière du soir. S’ils restent tranquilles, ça n’est pas gênant. » À la tombée de la nuit, par la porte ouverte on aperçoit les lumières vacillantes des bougies qui tremblent sur l’or des statues serrées sur l’autel, sur les murs les petits personnages des fresques se distinguent à peine, tous les bonzes sont assis tournés vers l’autel et rendent hommage au Triple Joyau. Les grands éventails des palmiers lataniers, qui offriront leurs feuilles pour la calligraphie des textes sacrés, se balancent doucement sur fond de ciel d’orage. Nous sommes en début de saison de mousson et la pluie du soir a rafraîchi l’atmosphère, chacun a pris son bain, la grande paix du soir va engloutir la petite pagode. Le crépuscule est un moment de douceur et de poésie à Luang Prabang, c’est le grand apaisement qu’exprime admirablement le lent mouvement du chant des moines. Lorsque les moines se sont tus, pas de discothèque bruyante, seul le gloussement d’un gecko, le murmure strident des grillons, le chant grave des crapauds ou le rire d’un enfant troublent encore le silence de la petite ville protégée par le rayonnement doré du That Chom Si illuminé au sommet de la colline sacrée qui marque le centre de la vieille ville.

Les autorités encouragent ce style de vie traditionnel. Les bateaux à moteurs trop bruyants ont été interdits sur le Mékong à hauteur de la ville et doivent s’arrêter un peu plus loin.

La mise en valeur du patrimoine architectural

Le plus spectaculaire pour qui a connu Luang Prabang il y a quelques années, est certainement le travail fait pour conserver à la ville sa qualité architecturale. Une zone de protection de la zone ancienne a été délimitée. Un véritable plan de sauvegarde et de mise en valeur est presque terminé. Un plan de développement urbain plus large permet de définir les extensions futures et de prévoir l’avenir. C’est en aval de la vieille ville dans le quartier du Nouveau Stade que les activités économiques nouvelles seront accueillies.

Les préoccupations de sauvegarde du patrimoine de Luang Prabang remontent à une dizaine d’années. Ancienne capitale royale, la ville est durement traitée par le nouveau régime issu de la Révolution de 1975 qui a aboli la monarchie et instauré la République Démocratique Populaire Lao. Une partie de la population est envoyée dans des camps de rééducation, la ville se replie sur elle-même, un grand nombre de maisons sont laissées à l’abandon, la rue principale se vide de ses commerces, les pagodes sont à moitié désertées, beaucoup de traditions se perdent peu à peu.

Jusque dans les années 90, la ville a un aspect fantomatique où s’aventurent de rares touristes. C’est avec l’ouverture économique et une attitude plus souple des autorités - on parle alors au Laos de « nouvelle manière de penser », puis de « nouveaux mécanismes économiques » - que la question de la protection du patrimoine émerge.

« Au début, en 1990, nous ne pensions qu’à un plan limité de restauration de l’ancien Palais Royal et des plus belles pagodes(3) de la ville. C’est progressivement que nous avons pris conscience que la beauté de Luang Prabang formait un tout, l’architecture religieuse mais aussi les maisons qui entouraient ces édifices et enfin la nature qui forme un écrin à cet ensemble », se souvient M. Thongsa Sayavongkhamdy.

Depuis que Luang Prabang a été inscrite sur la liste du Patrimoine Mondial de l’Unesco en 1995, un grand nombre de maisons ont été réhabilitées dans le respect du style traditionnel. La ville compte aujourd’hui 60 000 habitants, la rue principale a retrouvé vie et vu s’ouvrir depuis 1995 un grand nombre de petits commerces et de restaurants.

De très nombreux « koutis », les habitations des moines qui sont très représentatifs de l’architecture de Luang Prabang, ont été restaurés ou même construits sur des plans anciens(4). À Vat Phak Khan, le vénérable commençait la construction de sanitaires disgracieux mais indispensables à la vie de la communauté monastique. Avec l’aide de la Maison du Patrimoine, le projet a été revu et un beau bâtiment dans le style local abrite désormais des sanitaires et de nouveaux logements pour les bonzes.

La Maison du Patrimoine est, il est vrai, juste en face du monastère de Vat Phak Khan, installée dans les bâtiments rénovés de l’ancienne douane qui datent de l’époque coloniale. La Maison du Patrimoine(5) est certainement l’institution clé de la réussite de la sauvegarde du patrimoine architectural de Luang Prabang. C’est là que les Luang Prabanais viennent chercher aide et conseils pour construire, réparer ou agrandir leurs maisons dans la zone ancienne protégée. Aucun projet de construction ne peut être réalisé sans l’accord de la Maison du Patrimoine qui s’assure que les projets sont bien en harmonie avec le style de la vielle ville. Cette institution originale regroupe plusieurs ministères et bénéficie d’une importante aide internationale(6).

« Les rues, les quais du Mékong et de son affluent la Nam Khan, ont été améliorés en priorité. Nous cherchons maintenant à assainir et embellir certaines petites venelles qui donnent accès à des monuments intéressants en cœur d’îlots, comme la grande maison de Lung Khamlek(7) à Ban Xieng Mouane dont la restauration vient de s’achever », nous déclare Laurent Rampon, architecte du patrimoine, architecte principal à la Maison du Patrimoine, l’un des trois experts étrangers permanents qui aident les autorités laotiennes. Cette grande maison en bois sur pilotis est un des rares témoignages de l’architecture aristocratique précoloniale de Luang Prabang, sa restauration a permis un chantier exemplaire pour le travail du bois et des enduits traditionnels.

Mais le rôle de la Maison du Patrimoine ne se limite pas au conseil architectural pour les particuliers, inventaires, analyses et expérimentations techniques nécessaires font aussi partie de ses attributions.

La question des zones humides

Pierre Guédant, est spécialiste de l’Ingénierie des Milieux Aquatiques à la Maison du Patrimoine. « Nous essayons de comprendre les cheminements des eaux à Luang Prabang. Tout le monde a maintenant pris conscience de l’importance des zones humides dans l’écologie de la ville, mais nous constatons une pollution domestique critique. Les rejets des habitants, les fosses septiques mal construites, polluent les mares qui permettent de réguler les grandes pluies de mousson, mais où les Luang Prabanais cultivent aussi le liseron d’eau et élèvent des poissons. » Quand les mares sont trop sales, la tentation est grande de les combler. « Nous cherchons des alternatives et des améliorations, mais il faut d’abord mieux comprendre le phénomène. Une cartographie très fine de l’hydrologie a été réalisée, nous allons maintenant faire des mesures plus précises. » Les problèmes liés à l’eau sont complexes et irritants pour les responsables. L’insuffisance actuelle du réseau d’eau est désagréable pour les touristes. Le problème va bientôt être amélioré grâce à un nouveau captage de la Société publique de l’eau « Nampapa Lao ». La société espère en effet passer de 1,7 millions de mètres cubes distribués aujourd’hui, à 3 millions en l’an 2000. « Cette consommation supplémentaire d’eau va permettre un meilleur confort. Aujourd’hui, il y a de nombreuses coupures d’eau. Mais le problème du traitement des eaux usées va se trouver aggravé. Il nous faut trouver des solutions dès maintenant et convaincre les autorités », ajoute Pierre Guédant.

Les contraintes de la réglementation nouvelle, l’intérêt collectif qui doit passer en premier, ne sont pas toujours facilement acceptés par tous. « Nous voulons nous appuyer sur la population et faire en sorte que la protection du Patrimoine lui soit profitable. Nous devons penser au développement économique et social de la ville », déclare M. Chansy Phosikham, gouverneur de Luang Prabang. Le tourisme bénéficie à quelques-uns, d’autres ne perçoivent du classement au Patrimoine Mondial que des interférences dans la possibilité de modifier sa maison à sa guise ou de combler une mare au fond de son jardin. « Il nous faut, avec les autorités, inventer et faire accepter des mécanismes économiques qui permettraient de prélever une faible taxe de séjour sur l’activité touristique. Cela permettra en particulier de subventionner des matériaux de construction traditionnels, les tuiles en priorité, aujourd’hui trop coûteux pour beaucoup de propriétaires modestes et de plus parfois de médiocre qualité », ajoute Laurent Rampon.

Même les bonzes ont parfois du mal à accepter les nouvelles règles du jeu. « Pourquoi voulez-vous que je demande quelle est la couleur des tuiles autorisée pour refaire la toiture de ma pagode à quelqu’un qui se met généralement à genoux devant moi ? », demande un des quelques vénérables qui supporte difficilement de ne pas être le maître absolu de son monastère. Un projet particulièrement tourné vers les bonzes devrait prochainement voir le jour avec un soutien norvégien, pour mieux impliquer le clergé bouddhique, conserver l’authenticité du patrimoine religieux, revitaliser certaines techniques qui sont l’apanage traditionnel des bonzes comme la peinture au pochoir, la laque, la dorure, la sculpture des motifs religieux.

Malgré ces difficultés, un travail considérable a été accompli à Luang Prabang. Une partie des acquis vient d’un soutien international adapté(8). « Nous avons bénéficié d’appuis techniques que nous n’avions pas sur place. Les analyses de matériaux anciens oubliés, certains enduits à la chaux, la composition des torchis traditionnels par exemple, nous ont été fournis par des laboratoires étrangers(9). Nous avons bénéficié de l’appui de spécialistes qui sont restés longtemps à nos côtés et avec qui nous avons appris peu à peu. Et nous avons eu la chance d’avoir en la personne de M. Yves Dauge, un avocat infatigable de notre ville de Luang Prabang sans qui nous n’aurions pas accompli tout ce travail », explique M. Khampouy. Yves Dauge, député-maire de la ville de Chinon dans le centre de la France, s’est pris d’affection pour Luang Prabang, il s’en est fait le défenseur auprès des institutions internationales et a engagé une « coopération décentralisée » entre les deux villes. Lors de l’accueil du personnel de la Maison du Patrimoine de Luang Prabang dans les locaux de l’Agence d’Urbanisme à Chinon en 1998, Yves Dauge évoquait la grande réserve des autorités laotiennes au départ. « La confiance est venue peu à peu ; nous traitons avec grande considération les autorités laotiennes qui ont toujours gardé la maîtrise des opérations. Le gouverneur de Luang Prabang a pleine autorité sur la Maison du Patrimoine. Les échanges entre services techniques ont certainement aussi beaucoup fait pour que l’aide internationale soit utile et appréciée par les responsables de Luang Prabang. » Cette coopération est la première du genre au Laos.

Au niveau national, au Ministère de l’Information et de la Culture, les autorités estiment que l’expérience de Luang Prabang a eu un impact important sur les mentalités. Pour M. Thongsa, Luang Prabang a généré au Laos « des pratiques administratives nouvelles à travers la création d’un Comité Interministériel National chargé des problèmes du Patrimoine National, la production de textes réglementaires et surtout une attitude nouvelle des autorités vis à vis du Patrimoine. Luang Prabang ville du Patrimoine Mondial est un exemple au Laos, même les chanteurs à la mode ont repris le thème ! Les responsables des autres provinces du Laos viennent voir ce qui se fait à Luang Prabang et y cherchent l’inspiration. »

Le gouvernement laotien a déclaré cette année « Année du Tourisme » au Laos. Huit touristes sur dix au Laos visitent Luang Prabang. Sauront-ils l’aimer et la respecter pour lui garder ce charme délicat et fragile dont tant de voyageurs sont restés amoureux ?

Le patrimoine est fragile

Résistera-t-il au développement du tourisme ? L’excès de tourisme peut tuer le tourisme, chacun s’accorde à le dire à Luang Prabang. Chiang Mai en Thaïlande, il y a 20 ans, ressemblait au Luang Prabang d’aujourd’hui. C’est maintenant un centre touristique très prospère, mais une ville dont le patrimoine historique est « noyé dans le béton » et qui a perdu une grande partie de son charme traditionnel. L’homogénéité des commerces dans une partie de la ville de Luang Prabang est déjà un signe inquiétant. Dans la rue Sakhaline, la rue principale de Luang Prabang, une trentaine de boutiques semblent clonées, elles offrent toutes le même artisanat, tissages, vannerie, bois sculpté, de manière répétitive. Mais on est encore loin de l’immense « night bazar » de Chiang Mai ! Pourtant déjà, les formes de l’artisanat commencent à s’abâtardir. Les cafés, restaurant et « guest-houses » prolifèrent sur un modèle qui lui aussi, tend à l’uniformisation. Les activités économiques traditionnelles à Luang Prabang sont le tissage (une tradition de très haute renommée), la poterie, le papier traditionnel, le travail du bois, l’orfèvrerie, la vannerie, les produits alimentaires (galettes de riz, sucre de canne, confiture de piment, algues de rivière...). Quelques activités économiques sont un peu moins directement liées au tourisme, les fonctions liées à l’agriculture environnante, celles engendrées par la vie religieuse (art religieux) ou par la rénovation des bâtiments.

Cette question de la « monoculture » ou de la « mono-économie » touristique est très difficile à résoudre. Il est évident qu’elle risque de faire perdre aux traditions leur sens pour en faire de purs objets de consommation touristique. Pour certains responsables de la Culture, la danse traditionnelle pourrait être une des premières victimes de ce processus. Mais comment diversifier les activités économiques d’une ville dont l’atout essentiel est le tourisme ? La même question lancinante se pose aux responsables de la petite ville de Hoi An au Vietnam (près de Da Nang), qui vit un réveil culturel assez comparable à celui de Luang Prabang. Le Centre du Patrimoine Mondial de l’Unesco, confronté à cette question, essaie de trouver des alternatives avec beaucoup de difficultés.

Luang Prabang n’est peut-être pas aussi fragile qu’on l’imagine. Contrairement à une tradition occidentale qui voudrait faire de Luang Prabang une ville un peu perdue dans son splendide isolement, Luang Prabang a toujours vécu d’échanges avec ses voisins. C’était autrefois un grand carrefour caravanier. Ces échanges étaient modérés, mais ils ont toujours été assimilés. L’art de Luang Prabang lui-même, est un art métis qui a beaucoup emprunté à la Chine, à la Birmanie, au Lanna (Chiang Mai), etc. Cette force d’assimilation s’appliquera-t-elle aussi au tourisme ?

Aujourd’hui, un des points forts de Luang Prabang est la force de la tradition religieuse, la vigueur de la culture dans les familles Luang Prabanaises et le très grand sentiment de fierté national des laotiens vis-à-vis de Luang Prabang. Est-ce toutefois un rempart suffisant contre les agressions du tourisme sur le long terme ?

Les enjeux économiques du tourisme

Le tourisme représente en effet pour le Laos - qui figure dans la catégorie des pays moins développés - une source estimable de revenus. Selon un rapport de l’Autorité Nationale du Tourisme, ce secteur aurait déjà été la première source de revenus nationale de l’année 1998, avec un montant de 79,9 millions de dollars américains, devant le textile et l’exportation d’électricité. Cependant le gouvernement de la RDP Lao a toujours eu une attitude très prudente (pour ne pas dire ambiguë) vis-à-vis du tourisme. Le tourisme est certes considéré comme une source potentielle de revenus et de devises intéressante. De façon réaliste, les autorités savent aussi que le potentiel touristique du Laos ne peut concerner qu’un petit flux : tourisme culturel, écotourisme.

Mais la crainte des excès du tourisme a toujours justifié chez certains dirigeants le refus d’une ouverture trop brutale. Les problèmes rencontrés par les autorités du grand voisin thaïlandais, amplifiés par des années d’isolement politique et par la peur de ne pouvoir faire face dans un petit pays sous-équipé, ont probablement grossi les risques. Mais le développement possible de mauvais comportements éventuellement contagieux, drogue, prostitution, agressions contre l’environnement naturel... est-il seulement pure chimère d’un pouvoir encore très replié sur lui-même(10) ? Pendant longtemps, seuls les voyageurs transitant par des agences de voyages officiellement agrées par les autorités laotiennes pouvaient se rendre au Laos, la circulation intérieure était soumise à autorisation préalable jusqu’en 1994, le visa à l’arrivée n’a été accordé qu’en 1997. Par ailleurs, les infrastructures du Laos sont médiocres, un réseau routier en cours de modernisation mais encore en mauvais état, les lignes aériennes intérieures considérées comme peu sûres par les organisations internationales, l’équipement hôtelier très restreint.

Il n’est pas évident de départager parmi les motivations qui ont conduit les autorités laotiennes à demander l’inscription de la ville de Luang Prabang sur la liste du Patrimoine Mondial et à s’engager dans une politique de préservation de son patrimoine, celles qui sont dues à la légitime fierté interne de revitaliser et conserver un joyau de la culture nationale menacé, de celles qui sont dues à la volonté d’exploiter et mettre en valeur un « gisement touristique » à valeur économique. Les professionnels du tourisme continuent à dire que le Laos s’entrouvre progressivement au tourisme et que son potentiel est relativement limité. La décision de faire de 1999 et 2000 l’année du tourisme marque peut-être un tournant dans l’attitude des autorités ou du moins d’une fraction du gouvernement ?

Francis Engelmann(11)


Notes

(1) Courrier de l’Unesco, 31 rue François Bonvin 75732 Paris Cedex 15, France.

(2) À titre de comparaison, la ville de Chiang Mai dans le Nord de la Thaïlande, recevait plus d’un million d’étrangers en 1998 et sa capacité d’accueil était de 14 344 chambres.

(3) Sur la soixantaine de monastères que comptait Luang Prabang à l’époque de sa splendeur, avant le sac de la ville par les Pavillons Noirs en 1887, il en reste aujourd’hui 34.

(4) Sur les six cents édifices historiques recensés, une vingtaine de bâtiments historiques, dont un grand nombre de koutis, nécessitent encore des travaux de restauration. Ils ont été inventoriés et décrits par la Maison du Patrimoine qui recherche des financeurs pour ces opérations.

(5) La Maison du Patrimoine, Service provincial de l’Information et de la Culture, Luang Prabang, RDP Lao. Tél : 856 71 212912, fax : (856) 71 212733.

(6) L’Unesco, l’Union Européenne, le gouvernement français, des collectivités locales françaises et en particulier la ville de Chinon lui apportent leur soutien.

(7) Ancienne habitation de Phanya Muong Sène Thiane Thone, construite vers 1900. Voir sa description en 1973 dans L’habitation Lao par Sophie Clément-Charpentier et Pierre Clément ; Ed. Peeters Paris 1990, p. 27 et suivantes.

(8) Montants cumulés 1996 à 1998 de l’aide française (Ministère des Affaires étrangères, Ministère de la Culture, Datar, Collectivités locales françaises) : 2,5 millions de francs. Crédits Agence Française de Développement 1999 : 11,8 millions de francs. Crédits de l’Union Européenne pour les zones humides de 1999 à 2001 : 385 029 euros.

(9) En particulier par l’École d’Avignon, centre de formation à la réhabilitation du patrimoine architectural.

(10) Certains voyageurs parlent déjà de Luang Prabang comme d’un nouveau Katmandou avec son cortège de paradis artificiels et de mauvais rêves.

(11) Francis Engelmann a vécu au Laos de 1991 à 1996, il est l’auteur d’un livre intitulé Luang Prabang, capitale de légende, publié en français et en anglais par ASA éditions, Paris.

Dernière modification : 14/06/2006

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