Pour le Quai d’Orsay, adopter à l’étranger "n’est plus la solution"

Article paru dans l’édition Abonnés du quotidien Le Monde du 10 février 2015.

De la part du Quai d’Orsay, la franchise du propos est nouvelle. « Le message qu’il faut faire passer aux parents adoptants est que l’adoption internationale n’est plus la solution facile et rapide qu’elle était il y a dix ans pour avoir des enfants, a affirmé Odile Roussel, la chef de la mission pour l’adoption internationale, mardi 10 février, en présentant les dernières statistiques. C’est devenu difficile, long, les profils d’enfants sont plus complexes et les risques d’échec plus nombreux. » Sans donner de chiffres, elle évoque des cas d’enfants adoptés confiés ensuite à l’Aide sociale à l’enfance, sujet auparavant tabou.

De nombreux indicateurs attestent la difficulté de l’entreprise. En 2014, 1 069 enfants étrangers ont été adoptés par des Français, soit une baisse de 20 % par rapport à 2013. Au milieu des années 2000, près de 5 000 enfants étaient adoptés chaque année. La procédure dure désormais trois ans en moyenne (sans compter l’agrément). L’attente peut atteindre huit ans pour un enfant de moins de 2 ans en bonne santé originaire de Chine.

Pour la première fois, largement plus de la moitié (63 %) des adoptions a concerné des enfants « à besoin spécifique », c’est-à-dire âgés de plus de 5 ans, en fratries, ou malades. L’âge des enfants augmente : une minorité (28 %) a moins de 2 ans, 27 % entre 2 et 5 ans, et 35 % plus de 5 ans. Les adoptions individuelles (sans passer par un organisme agréé ou l’agence française de l’adoption) sont en baisse.

L’Ethiopie submergée

Cette évolution apparaît inéluctable, au point que les adoptions internationales pourraient devenir marginales. Une réalité pénible pour les familles adoptantes, mais qui correspond à une amélioration de la situation dans de nombreux pays. Les adoptions sont ainsi suspendues au Bénin, au Ghana, au Guatemala, en Guinée, au Laos, au Cambodge, au Sénégal ou au Népal afin que ces pays mettent en place des procédures conformes aux exigences de la convention de La Haye sur la protection des enfants. Ses objectifs principaux sont de s’assurer que tout a été fait pour maintenir l’enfant dans sa famille d’origine, qu’il est bien adoptable, et de lutter contre les trafics.

« Quand les pays rouvrent après avoir ratifié la convention, le nombre d’adoptions est en général beaucoup moins élevé qu’avant, observe Mme Roussel. C’est le cas par exemple pour Haïti ou Madagascar. » Djibouti a même complètement fermé les adoptions internationales.

Devant ces restrictions, les parents adoptants se tournent vers de nouveaux pays, qui à leur tour ralentissent ou suspendent les procédures devant l’afflux de demandes. C’est ce qui s’est passé en Ethiopie, où le nombre de départs d’enfants pour la France a baissé de 63 % en 2014. Le pays, identifié par les familles et les organismes agréés pour l’adoption comme un « vivier » d’enfants adoptables, a été submergé.

« A un moment, ce n’est plus gérable, ni pour l’administration ni vis-à-vis de l’opinion publique », explique Mme Roussel. Dans les pays en développement, donner les enfants, donc le capital humain, en adoption aux pays riches est de plus en plus mal vécu. La République démocratique du Congo bloque toujours la sortie de plusieurs centaines d’enfants, bien que certains aient officiellement été adoptés. La Colombie a fermé les adoptions d’enfants âgés de moins de 7 ans. La Russie a fermé celles en individuel.

Ce pays a également mis en avant l’adoption de la loi sur le « mariage pour tous » en France pour interdire l’adoption d’enfants russes par des célibataires français, qui pourraient, selon la Russie, être homosexuels. L’argument est pour le moins paradoxal, puisque les homosexuels français adoptaient en tant que célibataire à l’étranger avant l’adoption de cette loi, et qu’ils sont au contraire faciles à identifier quand ils sont mariés depuis.

En fait, d’autres raisons entrent en jeu : la natalité est basse, la classe moyenne se développe, le pays préfère faire adopter ses enfants abandonnés sur place. Quand des adoptions internationales sont prononcées, les pays « pourvoyeurs » deviennent en outre beaucoup plus exigeants sur le suivi de l’enfant, en demandant un rapport annuel, des visites au domicile, etc.

Cette réalité commence à être connue des candidats à l’adoption, grâce aux informations données par les conseils généraux. En 2013, les demandes d’agrément ont baissé de 23 %. Mais il en reste 18 000 en cours de validité, souvent inadaptés car ils sont délivrés pour des enfants de moins de 3 ans. Les adoptions d’enfants adoptables nés sous X en France restent de leur côté stables, autour de 600 par an. Cette situation amène des couples ou des célibataires à tenter le tout pour le tout, en individuel et pas toujours dans les règles, dans des pays d’Afrique comme le Cameroun ou la Côte d’Ivoire. Mais le visa de sortie de l’enfant leur est refusé.

Gaëlle Dupont, journaliste au Monde

Pour en savoir plus : l’article du Monde en édition Abonnés

Dernière modification : 23/02/2015

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